CHAPITRE QUATRIEME
homme, et le prive à jamais de toute communication avec des amis, ou du moins avec des juges. De telles institutions rendent trop dépendants de la vertu de ceux qui nous entourent, et Ton commence à se plaindre hautement de ce que M. de Breteuil ne rétabliia pas l'institution que M. de Malesherbes avait faite de ne jamais donner de lettres de cachet qu'après avoir piis l'avis d'un conseil composé de magistrats les plus distingués du royaume ; mais les établissements des ministres passent avec eux ; les rois mêmes ne régnent qu'un temps... J'ai eu le malheur de rencontrer lafdle et le gendre de ce M. de Sanois ; ils vivent dans la société, on est fâché d'avoir été dans la même chambre que de telles gens ; cela rapproche trop. Ils préparent une réponse ; ils disent que l'avocat a fort exagéré les mauvais traitements que M. de Sanois a reçus à Charenton. Cela ne les justifiera pas, mais il faut convenir que c'est le défaut des Français de ne se jamais contenter de ce qui est vrai ; il faut qu'ils ajoutent à tout, et, loin d'augmenter l'effet, il leur arrive souvent de détruire, par une légère circonstance inventée, la foi qu'on avait à tout ce qui ne l'est pas. Depuis que le mémoire a paru, on fait chaque jour de nouvelles histoires sur les prisonniers enfermés par lettres de cachet. La moitié est sans doute imaginée, mais cette idée suffitelle pour tranquilliser l'humanité ? »
Après les lettres de cachet, viennent les mœurs du clergé.
« Le maréchal de Duras, premier gentilhomme de la chambre et chargé du département de la Comédie-
Française, reçut, il y a quelques jours, visite d'une demoiselle qui voulait débuter : « Eh bien, mademoiselle, lui dit-il, de quels rôles voulez- vous vous charger? — Monsieur, cela m'est égal ; je sais déclamer des vers coTniques, tragiques, tout comme on veut. — Et qui est-ce qui vous a appris à déclamer ? — Ah ! monsieur, c'est un abbé qui prenait intérêt à moi. Je puis dire qu'il y a mis un soin extrême, mais cependant ce n'est pas lui qui m'a été le plus utile. — Et qui donc, mademoiselle? — Un grand-vicaire, monsieur, avec qui j'ai passé quelque temps, et qui, je puis le dire, m'aimait véritablement et a contribué beaucoup à former mon talent. — Parbleu ! dit le maréchal, cela monte par grade. Est-ce tout, mademoiselle ? — Ah î monsieur, répondit-elle, celui qui s'intéresse le plus sincèrement à moi et me donne encore des leçons, c'est un évêfjue, qui me recommandera, si vous le désirez ». Les noms de cette histoire, vraie à la lettre, sont l'abbé Deiille, l'abbé d'Espagnac etle coadjuteur d'Orléans, M. de Jarente, frère de M°*° delà Regnière. — Cela peut s'appeler, je crois, une histoire française...
« Les agiotages de l'abbé d'Espagnac et la fortune rapide qu'il y faisait faire à tous ses amis, au nombre desquels on comptait M. le duc d'Orléans, ont fort occupé le public. 11 paraît que le roi a marqué du mécontentement de ce qu'un abbé se permettait un semblable métier. L'abbé a été tancé par son chapitre, et tout cela pour n'avoir pu résister au désir de publier son intelligence. S'il eût gardé le silence, sa gloire eût été moins grande et sa fortune plus con-
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sidérable. A tout prendre, l'argent vaut mieux que ce genre de gloire. Le contrôleur général sous le ministère duquel on peut faire une fortune immense de cette manière est apparemment du nombre de ceux qui ne se fâchent pas de ce qu'ils aperçoivent, mais de ce qu'ils sont forcés de voir » .
Ce ministre des finances était Galonné, au sujet duquel M™® de Staël conte à un autre endroit l'anecdote suivante : « 11 causait, il y a quelque temps, à table sur les ministres du temps de Louis XIV. Un de ses amis lui disait qu'alors les fortunes que faisaient les ministres étaient immenses ; il lui rappelait Mazarin, Louvois, et se plaignait de ce qu'on ne s'enrichissait plus à cet excès. — Pardonnez-moi, dit M. de Galonné, le métier n'est pas gâté. — Il vaudrait mieux dire ces mots-là dans son cabinet qu'à table ».
« Le cardinal de Rohan )),dit encore M™° de Staël, « passe sa vie tristement dans son abbaye d'Auvergne (à la Chaise-Dieu) . Le ministre de Créqui, faisant allusion aux prétentions de cette maison, a dit: « Les Rohan rentrent dans l'ordre de la noblesse, ils se déshonorent» . La belle M"*" de Brionne, qui supporte toutes ces infortunes, devrait intéresser (elle avait pris parti pour le cardinal, qu'elle s'obstinait à défendre) ; mais elle a tellement dans la société des discours et des gestes de théâtre^ qu'on prend ses malheurs réels pour des événements de tragédie » .
Quant à la reine gravement ofîénsée, M"^de Staël ne parle pas d'elle, quoique le procès du Collier, qui dura neuf mois, fût le grand événement de l'année ; mais des dépêches du baron de Staël nous apprennent
■iGS MADAME DE STAEI. ET SON TEMPS
ce qu'on en pensait dans la maison Necker. « 11 paraît certain que MiM. de Yergennes et de Galonné sont fortement contre la reine, et que, loin d'arrêter les bruits qui peuvent lui être désagréables, ils se plaisent à les exciter. Il est malheureux pour la reine de n'avoir pas un homme en état de la conseiller, car^ avec des qualités aiuiables, elle a la force nécessaire pour suivre un excellent parti, mais elle a besoin qu'on le lui indique. Sa société n'a pas pour elle, à ce qu'il paraît, une grande déférence, car dans le moment préseut, par exemple, les PolignacsetM. de Vandreuil sont avec ferveur pour le cardinal, et le comte d'Artois a montré pour lui le plus vif intérêt. En général, je ne trouve pas qu'on ait pour la reine le sentiment qu'elle devrait inspirer. Son désir de plaire ne lui a pas réussi même autant que cela aurait fait à une particulière. C'est peut-être une preuve que, m'j.lgréla légèreté de ce pays-ci, cette nation a besoin de trouver chez ses souverains des vertus eminentes et ne s'attache à eux que par leur activité » .
Ailleurs, M"^^ de Staël nous ouvre un jour intéressant sur certains épisodes caractéristiques de l'état de choses du moment :
« J'ai fait à Auteuil, il y a quelques jours, un dîner de bienfaisance. La femme d'un épicier, ayant trouvé dans la rue une leltre d'un prisonnier de Bicêtre qui l'a intéressée, a remué pendant trois ans entiers le ciel et la terre pour obtenir sa délivrance. Enfin le maréchal de Castries, ministre plein d'humanité, Ta
* Léouzoa Le Duc, Correspondance du baron de Staël, 29, dépêche du 10 juin J786.