‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 132 sur 298 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

emporté. Cette femme a eu l'année dernière le prix de vertu àTAcadémie. Elle dînait, il y a huit jours, chez M*"" de Luxembourg et M"^^ de Boufflers avec l'homme qu'elle a fait sortir de prison après trente cinq ans de captivité pour une étourderie. Je ne puis dire combien cet homme m'a intéressée. Il nous a joué d'un instrument qu'il avait fait à la Bastille avec un bâton de sureau. Enfin le récit des misérables amusea^ents de cette affreuse solitude, des ressources inimaginables qu'il avait trouvées pour se sauver de ces lieux horribles, m'ont émue jusqu'aux larmes. Comme les plus petits des plaisirs deviennent essentiels lorsqu'on n'a plus que ceux-là ! Gomme les plus petites circonstances sont remarquées, lorsque tout peut servir et lorsque rien ne distrait ! Ce que la puissance de l'attention fait découvrir semble incroyable à ceux à qui le tourbillon du monde n'a jamais laissé le temps de réfléchir.

« J'ai entendu deux actes d'une tra^^édie que personne ne connaît et qui m'ont fait la plus grande impression. C'est Strafford et Charles Z*"" par M. de Lally, fils de celui qui a été décapité et qui défend la mémoire de son père avec tant de chaleur. L'analogie de l'histoire de son père avec celle de Strafford, du caractère de Louis XV avec celui de Charles P% ajoute à l'impression de ce bel ouvrage. Je n'ai jamais vu un homme plus voué à une seule pensée et à un seul sentiment. Il ne voit partout qu'un père à venger, qu'une injustice à réparer, un innocent à justifier. A son âge, à tout âge, c'est chose digne d'admiration.

« Houdon, fameux sculpteur, a rapporté d'Amérique le buste de Washington. C'est la figure la plus froide que j'aie vue de ma vie. Il est assez plaisant de lavoir en contraste avec celle de Gagliostro. On dirait que Washington ne s'intéresse à rien fortement, et fait peu de cas de la gloire. 11 est comme ces médecins qui ne croient pas à la médecine...

« Figaro en est à la quatre- vingt douzième représentation, M, de Beaumarchais disait à quelqu'un l'autre jour : « Cet ouvrage-là ne sera bien connu qu'à la cent-cinquantième » .

Le bulletin qui suit est du mois de novembre suivant ; il donne des nouvelles de la cour, matière qui intéressait Gustave III ; M""* de Staël lui parle du voyagea Fontainebleau, que le roi et la reine faisaient chaque année en automne :

« Les soupers et les dîners sont les seuls événements de la journée. On soupe trois fois par semaine chez ]\jme de Polignac, trois fois chez M"^« de Lamballe, et une fois dans les cabinets. La reine vient chez M"^^ de Polignac et chez M""" de Lamballe à onze heures et joue une partie de billard. Cet amusement est devenu fort à la mode, et les femmes y réussissent assez bien. Les maisons des ministres, du capitaine des gardes, des grandes charges de la couronne, sont assez remplies jusqu'à onze heures et demie, mais à ce moment tout le monde part pour aller dans la maison où l'on trouve la reine. A minuit, l'on sort pour aller passer la soirée ailleurs. Les jeux de hasard y ont été absolument interdits, mais l'on tâche de rendre chers les jeux de commerce. Le jeu est encore le seul secret

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