CHAPITRE QUATRIÈME
s'écrie la correspondante du roi de Suède, « que l'abolissement de l'esclavage ! Si un seul homme en était cause, il aurait fait plus de bien que jamais homme n* en a pu faire ; mais c'est affreux à dire ; les nègres sont paresseux quand ils sont libres, et c'est la grande excuse des Européens. Cependant les détails que le chevalier de Bouffiers m'a contés de cette traite des nègres sont déchirants ; par exemple, les Européens sont contents quand ils peuvent attraper de vieilles femmes ou de vieux hommes ; les nègres sont pleins de pitié filiale et, dès qu'ils apprennent que leur ppre ou leur mère sont esclaves, ils viennent s'offrir à leur place, et les barbares marchands européens obtiennent souvent deux jeunes hommes forts et robustes à la place d'un vieillard infirme, profitant des vertus de ces mêmes nègres qu'ils croient, avec raison, d'une autre nature qu'eux ».
Quand M'^'de Staël écrivait ces lignes, l'Angleterre préparait, sous la conduite de ses futurs amis Wilberforce et Romilly, sa grande campagne humanitaire contre la traite des noirs. Romilly raconte qu'en avril 1789, peu de temps avant la discussion au sein de la Chambre des Communes, il écrivit à Necker, au nom de ses partisans, pour réclamer l'appui de la France ; mais la réponse du ministre, très flatteuse dans son ensemble, était si décourageante sur le point en question, qu'on avait préféré ne pas en faire usage. C'est ainsi que le nom de Necker ne figure pas parmi ceux des libérateurs de la race humaine. Dans son livre Sur r administration des fitiances, il avait signalé, comme la plus grande difficulté en cette matière, le \ 18
danger de voir repris par une nation le commerce abandonné par l'autre, et devenu ainsi d'autant plus productif ; Wilberforce s'appuya sur ce passage pour exprimer l'espoir que du moins ce ne serait jamais la France qui voudrait s'enrichir ainsi aux dépens de l'Angleterre. * M""^ de Staël reprit plus tard le fil qu'avait laissé échapper Necker, en faisant appel en 1814 aux souverains alliés dans l'intérêt de l'abolition de l'esclavage.
Vers la fui de ce bulletin, M""'^ de Staël reparle de Dupaty, qu'on s'attendait avoir mis en disgrâce. Cette affaire, par suite de Fémotion qu'elle excita, fut un des événements avant-coureurs de la Révolution ; elle suggère à la correspondante de Gustave III les réflexions suivantes : « Ce qui est véritablement cruel dans ce pays-ci, c'est que l'opinion ne sert que pendant un temps ; elle soutient dans un combat de vingt-quatre heures, mais elle vous abandonne dès que vous avez besoin d'elle longtemps, et la grande adresse des eiinemis, c'est de prolonger le mal qu'ils veulent faire à un homme que la voix publique défend. On l'accoutume à tout ; celui-ci passe pour être malheureux, celui-là pour être méprisable ; c'est un état dans le monde, et quand on l'a gardé quelque temps, on vous y laisse, on n'en parle plus, cela est reçu, tout est dit » .
Le quatrième et dernier bulletin, de 1787, porte déjà les traces de l'agitation croissante des esprits:
« Les affaires publiques ont tellement occupé de-
* Romilly, Memoirs of the life of sir Samuel^ I, 343 et 345,