‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 135 sur 298 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

puis six mois tout Paris, que non seulement elles ont été seules le sujet de l'intérêt général, mais que les événements particuliers eux-mêmes, je crois, ont été plus rares, et que personne n'a voulu être extraordinaire dans un moment où l'on s'en serait si peu aperçu. Dans l'instant où j'ai su le départ du courrier de Votre Majesté, j'ai commencé à m'affliger de ce que mes amis et mes connaissances eussent été assez peu raisonnables et assez insipides depuis six mois pour ne me rien fournir à mander à Votre Majesté ».

L'événement politique du jour était le bannissement du ducd'Orléans,qui, dans la séance publique du Parlement de Paris, le 19 novembre 1787, avait répondu au roi qui réclamaitun supplément d'impôtsde 440 millions, que les Etats-Généraux seuls avaient le droit de consentir ce supplément, comme d'ailleurs l'impôt en général. Entre M'"'' de Staël et le duc il n'y avait que ces rapports de société dus à leur situation mutuelle. Elle ne le prenait pas au sérieux. Ses instructions pour les élections de 1789 mentionnant, entre autres choses, le divorce, M'^^ de Staël le remercia en plaisantant, « au nom des dames », à un bal chez le duc de Dorset. « Oh I », répondit le duc d'Orléans, « je songe toujours à ce qui peut leur faire plaisir» \ Quand elle parle de lui, on sent percer un léger mépris ; c'est ainsi qu'elle dit à l'occasion de son exil : « M. le duc d'Orléans s'ennuie fort à Villers- G otterets ; il a écrit au roi pour obtenir la per-

* Lord Auckland, 'Jlemoir s and correspondence^ II, 305.

27b MADAME DE STAËL ET SON TEMPS

mission de revenir au Raincy, maison de campagne qu'il a à quatre lieues de Paris ; mais on le lui a refusé. Il s'est fait du tort par cette demande ; car, pour conserver tous les honneurs du courage, il ne faut pas se reconnaître coupable, et c'est l'être que de demander d'être moins puni. On disait à l'archevêque de Toulouse qu'en exilant le duc d'Orléans il allait lui donner de la considération, a Je îe connais, répondit-il ; il ne la prendra pas » . L'on a été fort sévtre pour toutes les demandes qui ont été faites d'aller à Villers-Cotterets. On ne conçoit pas cependant ce qui peut porter le gouvernement à ajouter de la rigueur à cet exil que l'opinion publique n'a pas approuvé...

« C'est assez l'habitude de M. le duc d'Orléans de ne pas choisir pour les places dont il dispose ceux qui y semblent destinés. Par exemple M. Ducrest vient de donner sa démission de la place de chancelier. Il avait fait un mémoire contre l'archevêque de Toulouse ; il aditàM. le duc d'Orléans qu'il ne se croyait plus propre à traiter les affaires, ayant contre lui le principal ministre. M. le duc d'Orléans a tout fait pour le retenir: mais, voyant qu'il n'y pouvait réussir, il a fait venir un capitaine de vaisseau et lui a proposé cette place. M. de La Touche a cru qu'on se uioquait de lui, il est retourné chez le duc d'Orléans en habit d'uniforme. « Monseigneur, lui a-t-ildit, j'ai mis cet habit afin ds vous rappeler, si par hasard vous l'avez oublié, que je suis marin, que je ne sais pas seulement faire une addition, et que je suis incapable de la place que vous m'offrez. — C'est cela que je veux,

lui a répondu le duc d'Orléans » . M. de La Touche, après avoir bien constaté son incapacité, s'est soumis à recevoir 100,000 livres de rente, puisque telle était la volonté de M. le duc d'Orléans. Il a tant de gaieté dans l'esprit que je crois quelquefois qu'un des motifs de ses actions, c'est de prendre le parti qui fera le plus rire les autres et lui. Il ne renoncerait pas pour rien au monde à se moquer de ce qu'il fait».

Une remarque de M""® de Staël sur les dissensions religieuses indique une fois de plus combien, comme protestante, elle soufîrait personnellement des injustices de la législation française relative à ses corréligionnaires :

(( M"^'' la maréchale de Noailles est de toutes les dévotes catholiques la plus folle et la plus superstitieuse. Sans cesse en correspondance avec le pape, elle soutient la foi et prêche l'intolérance comme un père du désert dans le quatorzième siècle {sic) . Dès qu'elle a su que le roi avait envoyé au Parlement le projet de l'édit pour r état-civil des protestants, elle est entrée dans un accès de rage et de désespoir qui la conduira au tombeau, si^ comme il est problable, l'édit passe. Elle a fait écrire un ouvrage que Votre Majesté recevra par son courrier, qui rassemble tous les événements de l'histoire dans lesquels les protestants ont eu des torts, et s'efforce de faire trembler sur les suites funestes de la tolérance. Le but une fois supposé, l'ouvrage n'est pas mauvais^ et, si l'on pouvait oublier qu'il est absurde, on le trouverait assez bien raisonné ; mais ce qui m'a véritablement étonnée, c'est qu'il y a quelques personnes sur l'es-

prit desquels il a fait impression. On croit tout son siècle éclairé quand la société qui nous entoure, n'a plus de préjugés ; mais la moitié de la France est peut-être encore dans les ténèbres de la superstition. Les progrès de ceux qui ne lisent pas ne sont pas même l'ouvrage des siècles ; le peuple change ses opinions, mais ne les modère jamais. Je joins à ce pieux mémoire, commandé par la maréchale et qu'elle a porté chez tous les magistrats du Parlement en leur laissant un petit billet conçu dans ces termes : (« M""" la maréchale de Noailles est venue chez M. le conseiller pour lui recommander la religion et les lois, dont le Parlement est dépositaire » ; j'y joins, dis-je, l'excellent mémoire de M. de Malesherbes, aussi savant que raisonnable ; c'est un des hommes les plus éclairés de France et très propre sans doute à être ministre sans département ; mais il convient lui-même qu'il lui manque le caractère qu'il faudrait à son esprit. Ce qu'il dit, il faut qu'un autre le fasse )) .

Il n'est pas sans intérêt de comparer ces remarques de M""* de Staël à celles que le même sujet inspirait à la même époque à Mallet du Pan. a L'édit en faveur des protestants traîne et éprouve des débats. Il est singulier d'entendre le public, partagé sur cette opération, ressusciter toutes les vieilles craintes et sottises, et traiter ce sujet jugé partout comme si Ton sortait du jour de la création. Preuve que les lumières ont encore fait des progrès bien peu universels. La maréchale de Noailles a fait faire un libelle digne de Caveyrac, par l'abbé Beauregard ; elle le

Page 1