CHAPITRE QUATRIEME
vend et le distribue. Les moines dans leurs couvents ont exposé le saint-sacrement pour prier Dieu de détourner l'esprit du roi de la funeste idée de tolérer les protestants. M. de Malesherbes a fait un gros livre en leur faveur, comme si l'on avait encore besoin de livres à ce sujet... Le plus grand nombre des habitants de Paris est contre l'édit de tolérance. De toutes parts, on entend à ce sujet les propos du temps de la Ligue. 11 y a même une timidité dans les esprits et le gouvernement telle, qu'on regarde comme une grande concession d'accorder aux calvinistes leurs baptêmes et mariages. .. Par l'édit, les protestants seront 502^5-entendus ou admis dans le royaume sans y être tolérés » '.
L'année 1788 ne trouva plus le roi de Suède dans sa capitale ; il était aux frontières de Finlande, occupé à combattre les Russes ; il avait entrepris cette guerre pour faire diversion d'abord à ses ennemis politiques, et ensuite à ceux qu'il rencontrait au sein de sa famille. Pendant ce temps se déroulait en France le prologue du drame qui allait mettre fm à ces causeries littéraires et mondaines. A partir de ce moment, le commerce épistolaire de la jeune ambassadrice avec son souverain se borna à quelques lettres qui bientôt ne réussirent plus à aplanir les malentendus de plus en plus fréquents entre le roi et son mari et à apaiser le mécontentement du premier. Les rapports entre Gustave et son représentant à Paris, quoique courtois dans la forme, n'avaient ja-
1 Mallet du Pan, Noies inédites pour servir à l'histoire du temp>;, décembre 1787.
28o MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
mais été vraiment sincères et intimes. Le premier regardait comme inviolablement sacrées toutes les prérogatives de la dignité royale, tandis que son ambassadeur était gagné depuis longtemj-s aux doctrines de la limitation du pouvoir absolu. Une fois que les événements eurent donné gain de cause à ces doctrines, la rupture était inévitable.
La première marque de dissentiment fut l'ajournement de la promesse de di'coration faite au baron de Staël et. mentionnée dans son contrat de mariage ; sa femme la rappela en vain en 1788 ^ Le roi avait cependant témoigné particulièrement sa faveur à celle-ci, en lui permettant, ainsi qu'elle l'en avait prié, de donner son nom à son premier enfant, une fille née en juin 1787. Cette enfant, qui n'est mentionnée dans aucune des biographies de M""^ de Staël, mourut presque aussitôt sa naissance. Saint-Lambert n'en crut pas moins nécessaire de consoler ÄP" Necker d'être devenue grand'mère, et celle-ci souhaita à sa petite-fille, comme la chose par excellence, l'amour et la crainte de Dieu ^
A partir de cette époque, le salon Necker, celui de la rue Bergère comme celui de Saint-Ouen, devint de plus en plus le salon de M""^ de Staël, qui y recevait plus fréquemment, pour sa mère souffrante,
* Lettres inédites de M"« de Staël, appartenant à la bibliothèque de l'Université d'Upsal : 1V1°»« de Staël à Nils de Rosenstein, 28 janvier 1788.
2 GefTroy, Gustave III et la cdur de France, II, 447. — M"»« de Crcquy, Lettres inédites à Sénac rfeilföt7/ian, 25 juillet 1787. — Baron de Gérando, Lettres inédites de M«"« de Staëlj etc., 55 : M"'° de Slaël à Gérando, 1803.