‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 137 sur 298 · CHAPITRE QUATRIÈME 28 I · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME 28 I

qu'elle ne recevait chez elle, rue du Bac, à l'ambassade de Suède, ou à Versailles, quand la présence de la cour l'exigeait.

Les anciens amis, Diderot, d'Alembert, lord Stormont, Galiani , Creutz, Thomas, étaient morts ou avaient quitté Paris. Buffon devait jnourir en 1788, et, suivant les paroles un peu exagérées de Grimm dans la Correspondance, fermer la barrière du plus beau siècle dont puisse s'honorer la France. Parmi les amis et les hôtes venus un peu plus tard, Marmontel, Grimm, Suard, Morellet, Saint-Lambert, Chastellux, Guibert, la duchesse de Lauzun, M'^^d'Houdetot, formaient la transition avec le temps nouveau, qui laissait déjà apparaître au premier plan une tout autre génération. A côté des noms déjà connus surgissaient les noms de l'avenir. Le Voyage du jeune Aiiacharsis parut, nous l'avons dit^ en 1788 ; un an auparavant Volney avait publié son Voyage en Syrie et en Egypte. Les Etudes de la Nature de Bernardin de Saint-Pierre sont de 1784 ; Paul et Virginie, composé beaucoup plus tôt, fut imprimé en 1787. Encore inconnu du public. Grec par la naissance et par le génie, grandissait le premier poète lyrique du dix - huitième siècle français , siècle d'ailleurs si prosaïque : c'est nommer André Ghénier, qui n'arriva pas au plein épanouissement de ses facultés, « parce que la Révolution tua la poésie, et la Terreur le poète * », et que, suivant le mot de Ducis, le moment où des tragédies se déroulaient

* Nisard, Histoire de la litlèrature française, IV, 158.

tous les jours dans la rue n'était pas celui où l'on en pouvait écrire.

Dans l'histoire du théâtre, le '21 avril 1784 reste une date mémorable. C'est le jour de la représentation du Mariage de Figaro et du triomphe incomparable de Beaumarchais , qui , ce soir-là, amena les classes dirigeantes de France à applaudir avec enthousiasme à leur propre arrêt de mort. La cour, la noblesse, la haute magistrature, les princes du sang, la reine à leur tête, écoutaient l'immortel dialogue : « J'étais né pour être courtisan. — On dit que c'est un métier si difficile — Recevoir, prendre et demander, c'est le secret en trois mots... — La place demandait un administrateur, ce fut un danseur qui l'obtint... ). . Et ce monologue : « Non, monsieur le comte, vous ne l'aurez pas, — vous ne l'aurez pas. — Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie ! Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu'avez-vous fait pour tant de biens? vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus». Ce qu'EmiliaGalotti, ce que Louise Miller, les héroïnes de Lessing et de Schiller, ne surmontaient qu'au prix de leur vie, Figaro le tuait sous le ridicule. Une seule femme, prête d'ordinaire à applaudir à toutes les plaisanteries, ne rit pas cette fois. « Jamais je ne me suis trouvée en aussi mauvaise compagnie qu'à cette noce célèbre* », écrivit l'impératrice Catherine.

Beaumarchais, Mirabeau, Rivarol, voilà les trois

* Grimm et Catherine II, Correspondance, 334.

principaux écrivains de ces anriées qui précédèrent la Révolution. On a dit d'eux que le premier a donné le manifeste de la Révolution, que le second l'a faite, que le troisième l'a combattue. ^

Rivarol, entouré d'une petite troupe de bons amis et de méchantes langues, maniait, dans un milieu social encore restreint, les armes redoutées de la raillerie et de la satire, qu'il devait bientôt diriger contre RP^ de StaëJ, comme il les avait dirigées contre Neckar, en attendant que les événements lui fournissent son véritable engin de guerre, le pamphlet politique. Quant à Mirabeau, bien qu'il eût déjà exprimé ses idées dans de nombreux écrits, il était encore peu remarqué à Paris. Ce que Ton connaissait de lui, c'était sa déplorable réputation et ses histoires de famille, ses procès, son emprisonnement à \incennes, ses luttes avec ce père qui fit enfermer tous les siens à l'aide de lettres de cachet, et ses querelles avec sa mère, qui déchargea un jour un coup de pis^ tolet contre son fils, parce que celui-ci lui parlait d'une réconciliation avec son mari.

Par contre, un plus jeune que lui, Charles-Maurice de Talleyrand, abbé de Périgord, né en 1754, jouait un rôle des plus brillants dans la société parisienne. Talleyrand, que son pied boiteux avait fait consacrer à l'Eglise par ses parents, avec qui il affirmait n'avoir jamais dormi sous le même toit, occupait alors les fonctions importantes d'agent-général du clergé français ; mais il songeait dès ce mom.ent à de plus

* Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire^ II,

grandes choses. Dès l'automne de 1784, la belle iM""*" de Brionne, de la maison de Lorraine, demandait au roi de Suède, alors à Rome, d'agir en laveur de l'élévaiion au cardinalat de l'abbé de Talleyrand, à peine âgé de trente ans. Le roi s'occupa~t-il de l'atfaire? on l'ignore. En tout cas, ce chapeau de cardinal est une des rares choses que Talleyrand n'obtint pas en sa vie. L'année 1789 le trouva évoque d'Autun, à la tête d'un groupe d'élégants et raffinés viveurs, tels que Narbonne, Jaucourt, Lauzun et beaucoup d'autres, qui se vantaient d'avoir achevé l'art de jouir à la fois des plaisirs intellectuels et de ceux de la vie. Autour de cette nouvelle génération impatiente d'arriver, les rapports sociaux aussi s'étaient singulièrement modifiés. Les rares salons qui permettaient seuls, autrefois, l'entrée dans la haute société, ces salons, en grande partie, n'existaient plus, et leur influence ne fut pas renouvelée. La vie s'était déjà dispersée davantage ; les maisons où l'on rencontrait les célébrités du jour étaient beaucoup plus nombreuses ; la politique commençait à chasser la littérature. De môme que, d'après la mode anglaise, le thé avait remplacé le café, les vieilles habitudes françaises avaient , disait-on, cédé le pas à d'autres mœurs. On commença à fréquenter les courses, de création récente, à jouer au whist, et depuis la guerre d'Amérique, au boston ; on devint plus simple dans sa toilette, on remplaça les lourdes robes brodées de brocart d'or et d'argent par de la mousseline et des étoffes simples ; la poudre, les plumes et les dentelles, par de modestes rubans et

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