CHAPITRE QUATRIEME
la coiffure naturelle. Les hommes renoncèrent à l'épée. On portait des habits à la J. J. Rousseau, des redingotes à la Franklin, et, comme ornement de tête, le portrait de l'objet aim^é, fût-ce un mari, un enfant, un ami, un chien ou un chat. Le séjour prolongé à la campagne devint à la mode. De même que Marie-Antoinette quittait Versailles pour Trianon, ainsi la noblesse et la grosse finance se rendaient de Paris dans leurs propriétés et leurs châteaux, où des fêtes poétiques mettaient en action les pastorales de Florian et les tableaux de famille de Berquin. Toute une série de poèmes, les Saisons de Saint-Lambert, les Mois de Roucher, les Jardins de Delille et la prose du prince de Ligne sur son parc : Coup dCœil sur Bel-œil, répondaient au goût pour les bois, les champs et la campagne, soudainement éveillé dans ces cœurs blasés. Le duc de Rroglie dit le mot de la situation : « Aimez vos femmes et vos châteaux )). Mais la vie, pour se dérouler en pleine nature, n'en devint pas plus sérieuse ni plus naturelle ; elle resta aussi coûteuse, et, sous des dehors irréprochables, aussi corrompue au fond ; on la gaspillait d'une autre façon. Avec six cent mille livres de rente, on se sentait « esclave de son rang » . « Mes richesses me procurent-elles autre chose que mon asservissement I » , disait la duchesse d'Estissac à Ronstetten. « Et quel lait délicieux^ ajoutait- elle, il y a dans vos montagnes I » ^
Dans les parcs et les bergeries comme dans la splendeur des hôtels parisiens , on poursuivait le
** Karl Morel], K. V. de Bonsteiten, 68.
même but : une vie joyeuse et sans trouble, qui recouvrait de fleurs tous les abîmes de l'existence et fuyait la douleur et le renoncement comme des choses non seulement pénibles à la nature, mais indignes de toute vraie philosophie. Les mœurs étaient si douces en apparence, même parmi le peuple, que Jefferson, qui n'était nullement favorable aux Français, remarque en 1785 qu'on pouvait passer des années en France sans se heurter à une grossièreté ; jamais il n'a rencontré un ivrogne. ^ Un voyageur anglais, Andrews, rapportait de France, la même année, l'impression que la tâche suprême de l'existence est d'y vivre dans une gaieté sans mélange. ^ La virtuosité sous ce rapport alla tellement loin, que le bon ton et la bonne humeur accompagnèrent cette race aimable et frivole des palais à la prison, au tribunal et jusque sur l'échafaud, où, presque sans exception, elle contempla la mort héroïquement, en souriant. Cet épicurisme aurait manqué de son assaisonnement, s'il n'avait châtié avec dédain tout ce qui le contrariait, rejeté l'expérience et méprisé l'autorité sous toutes ses formes. « Sire », disait le maréchal de Richelieu à Louis XVI, « sous Louis XIV on n'avait pas le droit de dire un mot ; sous Louis XV on parlait bas ; sous le gouvernement de Votre Majesté on parle haut )>. Les premiers clubs prirent naissance et devinrent bientôt des centres politiques. Déjà Galiani émettait l'idée que Paris n'était plus le (( salon », mais le « café » de l'Europe ; c'est le Ne-
* Jefferson, Complète WorkSj Correspondence, I, 443. 2 Taine, L'ancien régime, I, 191.