‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 139 sur 298 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

veu de Rameau de Diderot qui lui inspira ce mot, devenu bientôt une réalité. A la tête de l'opposition étaient les membres de la maison de France ; le duc d'Orléans salariait une bonne partie des pamphlets qui, en l'absence du journal proprement dit, représenté seulement par quelques feuilles officielles telles que la Gazette et le Mercure de France, préparaient l'opinion publique. Quand la Révolution éclata, il se trouva à sa tête des gentilshommes pour parler et lutter à son profit, des prêtres pour l'organiser, des évèques pour la bénir, des princes du sang royal pour lui fournir de l'argent, un monarque pour la laisser faire. 11 n'y avait rien de trop hardi pour cette génération ; on pouvait tout faire et tout dire, pourvu que la forme fût correcte, aimable et piquante, a Je ne suis point touché de ce qui est vrai, mais de ce qui est neuf », disait Sénac de Meilhan, qui n'en passait pas moins pour conservateur ; et un nombre infini de ses contemporains partageaient sa manière de voir. ' Us ne doutèrent pas un instant que le règne de la raison avait commencé , que celle-ci avait triomphé de toutes les traditions, et qu'eux-mêmes fussent destinés à ouvrir l'âge d'or.

C'est en parlant de ces années antérieures à 1789 que Talleyrand a dit ce mot fameux: « Celui qui n'a pas vécu alors n'a pas connu le plaisir de vivre » ^

Si telle était l'impression des hommes, comment les femmes, pour qui tout se déroulait à l'instar d'un spectacle, auraient-elles pu résister à cette enivrante

* Nisard, Histoire de la littérature française, IV, 126. ^ Guizot, Mémoires, I, 6.

séduction ? On ne les respectait pas, il est vrai, mais on les idolâtrait, et dans l'encens qu'on leur prodiguait se perdirent, sans qu'elles le remarquassent pour ainsi dire elles-mêmes, l'honneur et la couronne de leur vie. C'est pour elles que les plus obscurs problèmes de la philosophie s'efforçaient de revêtir la clarté de l'expression, que la science devint épigrammatique et oratoire, que les théories les plus riches se dissimulèrent sous une forme attrayante. Tous ceux qui ont observé alors Paris et la France ont tenu compte de cette influence prépondérante delà femme ; mais nul ne l'a mieux fait ressortir que Rœderer, qui en parle d'une façon autorisée : « Qui pourrait nous dire ce que les sciences doivent de leur clarté en France à la conversation sociale, au désir qu'ont eu les savants de les faire entendre aux femmes? L'application aux sciences est si pénible pour le sexe, et l'application du nôtre au soulagement de ses peines est si naturelle, que la clarté est devenue un besoin pour les savants... Fontenelle a écrit ses Mondes pour la marquise de Lambert. Voltaire, la Philosophie de Newton pour la marquise du Châtelet ; M""® Lavoisier a été une des premières initiées à la réforme de la chimie opérée par son illustre mari. .. J'ai vu M""« Fourcroy... suivre tous les cours si clairs, et si précis de son mari, professeur éminemment lumineux. M""** de Condorcet était initiée par Condorcet aux plus hautes études de Ventendjment, témoin l'ouvrage de cette femme de tant d'esprit et d'une beauté si parfaite sur la Théorie des sentiments moraux de Smith. Dirai-je ce que la présence assidue des sept ou huit

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