CHAPITRE QUATRIÈME
femmes des plus célèbres de la cour et de la capitale aux grands débats de l'Assemblée constituante, ce que leurs conversations avant et après les séances ont ajouté à rémulatlon et à l'éloquence de nos grands orateurs ? Ne me serait-il pas permis d'observer, à roçcasion de la Révolution de 89, qu'elle fut l'ouvrage de l'opinion publique ; que cette opinion fut formée, mûrie dans les réunions de sociétés libres, où les femmes avaient droit de suffrage, et qu'aiiisi elles ont eu part à cette Révolution : ce qui fut une des grandes raisons de sa solidité. Les intérêts, les droits, les vœux, les appréhensions des mères de famille, des soeurs, des épouses, ont été sentis et partagés par les législateurs, sans qu'elles eussent besoin de se faire écouter pour se faire entendre » . ^
Les étrangers, le Genevois Mallet du Pan comme les Américains Jefferson et Morris, ne jugeaient pas autrement. Mallet se plaint, il est vrai, que la physionomie de la Parisienne manque de véritable et sérieuse expression féminine comme de grâce innocente, mais il lui accorde à un degré incomparable une vivacité pleine d'esprit ; le rigide républicain Jefferson raillait ces femmes dont la journée commence à onze heures du matin par des visites qu'elles reçoivent au lit ; qui, entre la première toilette et la venue du coiffeur, trouvent à peine le temps de se promener au Palais-Royal et de flâner une demi-heure dans les rues après leur dîner, et qui terminent leur occupation quotidienne par des visites, le théâtre, le sou-
1 Rœderer, Fragments de divers mémoires concernant la société polie en France, 183 'i.
per et le jeu de cartes prolongé jusque dans la nuit. Mais, malgré toutes ses critiques, il finit par avouer que l'opinion des jeunes et jolies femmes, qui toutes s'étaient prises d'enthousiasme pour le Tiers- Etat, était plus puissante en France que les deux cent mille soldats du roi \ Il va plus loin encore et exprime l'avis que le sort de la France dépendra finalement d'un genre d'influence qui a échappé à tous les calculs de réforme, à savoir l'influence des femmes, qui, heureusement, n'existe pas dans son pays 2.
Si tels étaient le pouvoir et le prestige de la femme, il vaut la peine de se demander quel usage elle en a fait et dans quel plateau de sa balance l'arbitre des choses humaines, l'impartiale histoire, apprécie sa part de responsabilité. On ne peut résoudre cette question qu'en examinant quelle a été l'attitude des femmes à l'égard de la souveraineté intellectuelle qui s'afflrma aux débuts de la guerre d'Amérique et qui, après avoir été vivement combattue d'abord, régnait incontestée à la veille de la Révolution. Cette souveraineté était celle de Rousseau , tous les contemporains s'accordent à cet égard. Grimm témoigne dans sa Correspondance littéraire de cette influence croissante, bien qu'il n'eût aucun motif d'épargner Rousseau, qui a dit de lui qu'il était le seul homme qu'il haït. ^ En février 1775, le critique allemand ne se gêne pas pour dire du Don Pèdre de
1 Jefferson, Complète Works, Gorrespondence, II, 116, et III, 10-11.
* JefTerson, Complète Works, Gorrespondence, II, 535. 8 Berthoud, Rousseau au Val-de-Travers, 229.