CHAPITRE PREMIER
ment de ma vie et une estime que rien ne peut altérer,
« Mademoiselle, « Votre très humble et très obéissant serviteur,
(( GlHBON » .
Beriton, 24 août -1762.
Les notes de Gibbon relatives à sa vie en Angleterre pendant les années qui suivirent son retour de Suisse ne concordent nullement avec l'émotion artificielle dont cette lettre témoigne ; elles dépeignent une existence agréable, de plus en plus tournée vers les études sérieuses et les grands projets littéraires, et dans laquelle les douleurs et les souvenirs amoureux ne jouaient en tout cas qu'un rôle très subordonné, ea supposant qu'ils en jouassent un. Suzanne Curchod avait, de son côté, selon toute apparence, accepté avec résignation et sans colère un dénouement auquel l'attitude de son fiancé ne l'avait que trop préparée, quand soudain se répandit à Lausanne, au mois de mai de l'année suivante, la nouvelle du retour de Gibbon. Que cette réapparition inattendue fût de nature à émouvoir profondément le cœur de la pauvre fille, c'est là une idée qui ne semble même pas être venue à notre Anglais. C'est alors qu elle lui adressa de Genève la lettre suivante, dans laquelle ses sentiments longtemps comprimés faisaient enfin explosion.
Nous conservons r orthographe de ces lettres.
mÈf
3o MADAME ÜE STAËL ET SOxN TEMPS
« Monsieur,
(( La démarche que je risque me fait rougir moimême ; je voudrais me l'épargner à moi et à vous. Grand Dieu ! est-il possible qu'un cœur innocent s'abaisse à ce point? Quelle humiliation! J'ai déjà souiïert davantage, mais jamais je n'ai senti plus profondément ma souffrance. Je dois à mon repos de faire celte démarche : si je perds l'occasion qui m'en est offerte, il n'y a plus de paix possible pour moi : pourrais-je la goûter, tant que mon cœur habitué à être son propre bourreau, croirait voir dans les témoignages de votre froideur croissante simplement des marques de délicatesse? Depuis cinq années révolues je me sacrifie à cette chimère, avec une incroyable constance ; enfin mon âme trop romanesque s'est rendu compte de sa désillusion; je vous conjure à genoux d'éclairer un cœur égaré. Signez l'aveu complet de votre indifférence et mon âme saura se résigner ; la certitude me rendra la tranquillité à laquelle j'aspire. Vous seriez le plus méprisable des hommes si vous me refusiez cette preuve de sincérité, et Dieu qui connaît mon cœur, Dieu qui m'aime sans aucun doute, quoiqu'il m'éprouve si douloureusement. Dieu vous châtiera en dépit de mes prières,, s'il y avait la plus légère dissimulation dans votre réponse ou si votre silence jetait un déû à ma tranquillité.
« Si vous communiquiez mon indigne démarche à qui que ce soit au monde,, fût-ce à votre meilleur ami,