CHAPITRE QUATRIEME 29 I
Voltaire que cette tragédie « sent la décrépitude » ; mais quoiqu'il condamne avec la dernière rigueur le système de Jean-Jacques, il ne met pas un instant en doute la puissance de son talent. En 1780, Jean de Müller écrivait à un ami: u On s'étonne de voir quelle petite quantité de choses et quelle grande quantité de mots remplissent maintenant les têtes ; c'est là un mal commun, qui nous vient de France. Ce qui domine à présent, c'est la manière de Rousseau, et non celle de Montesquieu. Celui-là s'étonne de tout, celuici explique tout. Le premier exige un esprit vif, le second un grand savoir, ce qui fait qu'il a bien moins de partisans que l'autre. Mais celui-ci restera, quand la tension actuelle, dans laquelle on ne peut vivre éternellement, sera enfin apaisée. (J'est un mallieur que la voie expérimentale, suivie par Montesquieu, ait été délaissée pour celle de la fantaisie et de la spéculation indiquée par Rousseau )). *Et neuf ans plus tard il ajoute, conformément aux mêmes idées : « Si la régénération de ces philosophes réussit, alors fermons les livres, car l'expérience des nations et des siècles ne compte pas ; Montesquieu est un niais, et rien ne peut être plus faux que son affirmation relative aux bases morales nécessaires aux gouvernements. La phrase suffit ! » -
A la même époque, le Genevois Dumont se rendit de Londres à Paris chez son ami Mirabeau. « Le règne de Voltaire, saufen ce qui concerne son théâtre, est terminé », écrivit-il de là à Romilly, en Angle-
* * Jean de Müller, Œuvres complètes^ 1780, XV, 31. Jean de Müller, Œuvres complètes, 1780, XV, 350.
terre, « Rousseau monte à proportion que l'autre descend. La postérité s'étonnera qu'on ait jamais pu les considérer comme rivaux ». (EIsner, le traducteur allemand et l'ami de Sieyès, ne portait pas un autre jugement au commencement de 1790: « On a, comme vous le saurez ^ écrit-il à l'un de ses compatriotes, (c décrété unevStatueàJean Jacques Rousseau comme auteur du Contrat social, et accordé une pension de douze cents livres à sa veuve. Les zélateurs de ce saint se rendront au premier beau jour de printemps en pèlerinage à Ermenonville. Les disciples de Voltaire crient contre cette double idolâtrie, se plaignent qu'on oublie leur prophète, et cette dernière partie de leurs réclamations est véritablement fondée ». *
C'est à peine si, en Allemagne, une contradiction s'éleva à cet égard. Après Lessing, en effet, Jean- Jacques Rousseau était « le philosophe audacieux qui, sans se préoccuper des préjugés, marche drqit à la vérité » . ' On dit que Kant sacrifia à plusieurs reprises sa promenade quotidienne pour lire VEmile. ^ Le jeune Schiller s'écriait enthousiasmé :
Socrate fut la victime des sophistes ; Rousseau souffre, meurt victime des chrétiens, Rousseau, qui des chrétiens fait des hommes,
et en même temps il arrachait son brigand Moor à
* * K. E.CElsner (plus tard conseiller délégation dePrusse), Lettres de Paris, 1790-92, 36.
* * H. Hettner, Histoire de la littérature française au dixhuitième siècle, 448, 456.
3*J. Honegger, Histoire critique de l'influence de la civilisation française aux derniers siècles, 359.