CHAPITRE QUATRIÈME 2g
la civilisation pour le lancer dans les bois. Pour un autre encore, Rousseau a été le point de départ, mais n'a été que cela ; Gœtz à la main, Werther dans le cœur, GcBthe a laissé échapper cette exclamation: (( Tais-toi, Jean Jacques, ils ne te comprendront pas » . ^ Herder, Jacobi, Klinger, Campe, Heinse, jusques y compris Lenz, témoignent de la puissante influence des idées de Rousseau sur eux, et il en est de même dans tous les pays civilisés.
Dans tous, excepté l'Angleterre, où le sens politique était trop aiguisé et l'indépendance d'esprit trop solidement établie pour qu'on s'éprit d'un bien vif enthousiasme envers toute cette paperasserie. En efl'et, « s'il y a jamais eu un esprit et uu caractère anti-anglais, c'est certainement Rousseau. Sa rhétorique, ses généralisations et ses a priori^ son manque de bonne foi dans l'exposition des faits, son invincible habitude de se mentir à lui-même et aux autres, cette absence complète de toutes les qualités qui constituent le gentleman et distinguent l'homme pratique, toute l'impureté de sa nature enfin, doivent rendre bien difficild à un Anglais la justice à son égard ». ^
Chose singulière ! Même pour cette science politique anglaise, Jean-Jacques Rousseau est devenu une pierre de touche. Repoussé par le grand parti libéral comme un des plus dangereux ennemis de la liberté,il a été adopté cent ans après sa mort par la jeune école
* * M. Bernays, Le jeune Gœthe, III, 53. Goethe à Sophie Laroche.
* * Karl Hillebrand, Etudes sur l'Angleterre^ 338.
radicale. Son interprMe le plus habile, M. John Morley, a publié une apologie de Jean- Jacques qui ne recule devant rien, ni devant les conséquences du Contrat social, ni devant les monstruosités des Confessions, ni devant l'éloge enthousiaste de la Montagne, * et qui, sur tous les points essentiels, accepte si pleinement la théorie de Rousseau, qu'un critique de la valeur de Karlllillebrand ne trouve à la « noble erreur » de son aini Morley que cette excuse vraiment cruelle, « d'une naïveté extraordinaire et de l'ignorance la plus complète de la manière de voir accréditée sur le continent ». ^
C'est en toute justice, au contraire, que Sébastien Mercier, regrettant trop tard, comme tant d'autres, sa participation à l'œuvre, pouvait publier en 1791 tout un livre sur Jean-Jacques Rousseau considéré comme l'un des premiers auteurs delà Révolution. Bernardin de Saint-Pierre, son disciple enthousiaste, fit un pas de plus. Il renie non seulement le patriarche de Ferney, il le nomme expressément a le mauvais génie du siècle, qui a trouvé son bon génie en Rousseau )). Cela aussi est caractéristique, que la première apologie proprement dite de Rousseau, publiée en 1787, émane de la plume de Barère, 1' « Anacréon de la guillotine ». On connaît le mot de Napoléon à Stanislas Girardin : « Sans Jean- Jacques Rousseau, la France n'aurait pas eu de révolution ». M"" de Staël le répète, en rapportant qu'il ajouta : « Je ne le regrette
* John Morley, Rousseau, 1873.
2 * Karl Hillebrand, Etudes sur l'Angleterre, 33 \