CHAPITRE QUATRIEME
pas, car j'y ai attrapé le trône». ^ Enfin, la femme même que nous venons de nommer, qui dès ses débuts en littérature suit ouvertement la bannière de Rousseau, ne s'est occupée de Voltaire que rarement et en passant. Non seulement le large courant de l'opinion publique, mais aussi la manière de voir de ceux ({ui vivaient autour d'elle l'influencèrent pour lui dans le sens de toutes ses impulsions personnelles. Nous avons répété à diverses reprises que M™® Necker mit tout en œuvre pour éloigner sa fille, dès sa jeunesse, des idées de Rousseau ; non point parce qu'elle condamnait ces idées, mais parce qu'elle aussi avait été trop violemment empoignée par elles. Elle, la femme austère et irréprochable, écrit à Moultou, après avoir lu en manuscrit une partie des Confessions : (( Je vous avoue que tant qu'Z^e/oise, Emile ^ toutes ces divines et essentielles portions de Rousseau, seront entre mes iiiains, je ne puis regarder la vie de leur auteur que comme un faible accessoire ; et il semble qu'on doit jeter un voile sur les défauts de ce père de la vertu » 2.
Moultou, l'ancien prédicateur de l'Evangile, qui renonça à son état parce qu'il croyait avoir découvert que saint Paul et saintAugustin ont corrompu la doctrine du Christ, surpasse encore son amie en enthousiasme. « Oh I mon ami, vous êtes bien grand », écrit-il en 1763 à Jean-Jacques réfugié en Suisse, à Val-de-Travers, région soumise au sceptre de Fré-
* Jobez, La France sous Louis XV, V, 640. — M°'e de Staël, Considérations sur la Révolution française. 2 M"»« Necker, Mélanges , I, 147.
29b MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
déric 11 ; «je le suis assez pour sentir la hauteur de votre âme ». « 0 Julie ! ô Saint-Preux 1 u Claire I ô Edouard! », s'écrie-t-il après la lecture deVd Nouvelle Héioïse, « quel globe habitent vos âmes, et comment pourrais-je m unir à vous ? » Et api es avoir lu la Profession de foi du vicaire savoyard/\\ dit: « Si je n'avais déjà cru avant que de le lire, j'aurais cru certainement après l'avoir lu ». 11 accepte d'un cœur tranquille et reconnaissant le conseil que lui donne Rousseau, en 1763, de quitter son habit de prêtre, devenu une honte pour lui, et celui par lequel il l'engage, six ans plus tard, à « rester ferme dans sa foi » . *
« Les écrits de Rousseau, dit Villemain, étaient la Riblede leur temps ». Il importait assez peu que Grimm, Diderot, Saint-Lambert fussent devenus ses contradicteurs acharnés : n'avaient-ils pas tous rendu hommage au penseur avant de se brouiller avec l'homme ! Malesherbes, le censeur royal, s'occupait de répandre V Emile, qui, interdit officiellement, circulait de maison en maison sous le sceau de l'illustre parlementaire. Celui-ci n'était pas seulement un partisan, mais un « sectaire » de Jean- Jacques ^
Quand, en 1762, parurent Y Emile et le Contrat social, Bacbaumont écrivit que « Rousseau disait simplement tout haut ce que tous les autres avaient
* Berthoud, Rousseau au Val-de-Travers, 109, 140, 142, 147. — Gaullieur, Etudes su?' VhisLoire littéraire de la Suisse française, 87.
2 Le mot est de Saint-Marc Girardin, /.-/. Rousseau, sa vie et ses ouvrages, II, 364.