CHAPITRE QUATRIEME
dans le cœur » . * (( Lisez Emile » , écrivait Mounier, une des têtes les plus perspicaces de la future Constituante, « et malheur à vous si vous ne sentez pas ensuite le besoin de devenir meilleurs ! »^ Ray n al, Thomas, Marmontel, Mably, Bernardin de Saint-Pierre, Dupaty, Florian, Roucher, Mercier, Berquin, étaient sous l'influence directe de Rousseau. A Lyon les églises s'emplissaient pour aller entendre un prédicateur qui empruntait son texte à Y Emile. ^ On raconte que l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, dont les lettres pastorales contre le livre avaient valu à Rousseau un de ses plus grands succès, ne parlait jamais de l'auteur dans l'intimité que pour vanter son caractère, ses vertus, son génie, sa pauvreté volontaire et sa sincérité. *
Si, quittant ces cercles distingués, M""" de Staël passait dans les régions bourgeoises, elle retrouvait le même culte chez Coindet, par exemple, le caissier de la banque Thélusson-Necker, qui, jusqu'à sa mort, en 1808, resta son fidèle ami, et dont le nom, comme plus d'un autre, est inutilement dilTamé dans les Confessions. Coindet était un disciple enthousiaste de Rousseau et de plus un homme intelligent et respectable qui n'avait aucune raison pour « flatter les grands » , comme celui-ci lui a reproché de le faire. Si M""" de Staël arrêtait ensuite son regard sur les visiteuses du salon Necker, elle en trouvait à peine une
* Mémoire s j I, 137.
2 Bardoux, La bourgeoisie française pendant la Révolution. ^ Costa de Beauregard, Un homme d'aulrefoiSy 25.
* Berthoud, Rousseau au Val -de-Travers y 85.
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OU deux parmi elles qui eussent échappé à l'influence du philosophe ; en revanche, combien d'amies et de sectatrices, telles que la maréchale de Luxembourg, M""^ d'floudetot, la comtesse de Boufflers, la comtesse d'Egmont, pour ne nommer que celles qui ont joué un rôle dans sa vie ! C'est dans cette atmosphère que grandit M^'^ Necker. Les Lettres sur Rousseau prouvent, sans qu'on puisse le démontrer par des dates précises, qu'elle s'était enthousiasmée pour lui dans sa première jeunesse. Son charme la subjugua, comme il subjugua toute la génération des dix années antérieures à la Révolution, et en vertu des mêmes motifs. Pour cette génération, en effet^ son système était à la fois une innovation, et une réaction.
Nouveaux étaient les paradoxes en faveur de l'état de nature et contre la civilisation et l'éducation, dans les traités de 1750 et de 1755 sur la question de savoir « si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs » et sur 0 l'origine de l'inégalité parmi les hommes » , ce manifeste contre la société, dont le pi ogi amme révolutionnaire n'a été dépassé par aucun des écrits postérieurs de son auteur. Nouvelles étaient pour le monde européen moderne les doctrines du contrat social , de l'inaliénabilité de la souveraineté du peuple, la proclamation de la volonté illimitée et absolue de tous comme principe unique de l'autorité et de l'Etat. Nouvelle était la doctrine qui en sortait logiquement, non pas, comme on est tenté de le croire, de l'égalité civile et du droit égal pour tous devant la loi, raais du droit de tous à la participation au gouverne-