CHAPITRE QUATRIEME
ment, dont la seule source légitime est la volonté, toujours révocable et variable, de la collectivité. Nouvelle aussi était la méthode d'éducation de Y Emile^ le retour à la nature, qui ne doit pas être combattue ou réglementée, mais simplement soutenue et développée. Après la déclaration des droits de l'homme dans le Contrat socio,l, vint cette déclaration des droits de l'enfant, « l'évangile naturel de l'éducation », suivant les mots de Goethe, utopie irréalisable dans l'ensemble comme chaque système construit par Rousseau ; dans le détail, pleine de suggestions fécondes, quoique toujours en contradiction entre elles, et de vérités utiles, comme tout ce qui est émané de son génie.
Tous ceux qui se sont tant soit peu occupés de Rousseau savent que les idées que nous venons d'exposer, quoique neuves pour ses lecteurs, n'étaient cependant pas originales dans leur majeure partie. Cent ans auparavant, l'Anglais Hobbes avait, contrairement à Rousseau qui préparait une révolution, été témoin d'une révolution. Il imputait à des influences religieuses l'anarchie politique, qu'il haïssait. Pour combattre l'une et l'autre, llobbes résout la difficulté en faisant appel au despotisme d'un seul. Son prince possède la puissance absolue au point de vue spirituel comme au point de vue temporel, chacun de ses sujets lui ayant confié volontairement une fois pour toutes tous ses droits individuels, et la volonté générale ne pouvant se tromper. Et précisément parce que cette puissance n'est que la volonté individuelle de tous, concentrée dans le prince, celui-ci n'a pas
besoin de limitations, ni le peuple de garanties. Car, en efi'et, comment le prince pourrait-il jamais être tenté d'entreprendre quelque chose contre ceux dont il incarne le bien-être et l'intérêt et dont il exprime la volonté ? C'est là le point de contact entre les doctrines du Lémalhan et du De Cive et les doctrines de Uousseau.
Faire dériver exclusivement la puissance absolue des princes de contrats généraux, cela est aussi faux historiquement que l'affirmation de Rousseau relative à la liberté et à l'égalité originelles de tous les individus et à l'éternelle inaliénabilité de leurs droits. I.e système de Ilobbes atteint son point cuhninant dans la monarchie absolue ; Rousseau le renverse et le remplace par la souveraineté du peuple. Mais tous deux s'accordent dans leurs conséquences. Le dernier mot de la doctrine du partisan des Stuarts comme îe dernier mot de la philosophie du droit naturel du citoyen de Genève se résume, pour celui-là, en faveur du trône, pour celui-ci, en faveur de la démocratie, mais tous deux anéantissent l'indépendance justifiée de l'individu et le droit des minorités, tous deux méconnaissent le développement historique et l'essence propre de l'Etat, tous deux aboutissent au despotisme. H Emile aussi, la plus grande œuvre de Rousseau, a eu des modèles et des précédents. Les Essais de Montaigne, les ouvrages de Locke, l'adversaire politique de Hobbes, ont exercé sur lui une double action : ils ont éveillé à la fois ses idées et son esprit de contradiction. Il va de soi que les principes des éducateurs ecclésiastiques, les seuls