‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 146 sur 298 · CHAPITRE QUATRIÈME 3oi · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME 3oi

à peu près qui existassent jusque-là, ont été mis à contribution par lui ^ iMais Grimm se faisait l'interprète de la vérité quand il demandait : « A qui donc Rousseau a-t-il pris son style, son éloquence, son colons? ». Le vrai nœud de la question, c'est que les vérités même les plus banales étaient oubliées ou négligées, jusqu'à ce que Rousseau vînt leur imprimer une vie nouvelle. Il domina son époque, moins parce qu'il avait à lui apporter des vérités inconnues, que parce qu'il lui remit sous les yeux une partie de Tancienne sagesse, embellie de couleurs neuves et brillantes. 11 faut moins chercher le secret de sa puissance en lui-même que dans la faiblesse de ses adversaires, dans le développement qu'avaient pris r Eglise, r Etat et la société depuis la mort de Louis XIV. Ce prince, qui possédait à un degré incomparable la science du gouvernement, avait tâché d'expier les scandales de sa vie privée en persécutant, fidèle à son idée de l'orthodoxie, les calvinistes d'un côté, les jansénistes de l'autre. La seconde moitié de son règne ne manque pas de tristes tableaux : nul, cependant, n'est plus tragique que l'expulsion de Français abandonnés à la faim, au froid, à la misère, que la profanation des tombes des religieuses de Port-Royal, mortes en odeur de sainteté, mais pensant autrement que le roi, et dont les chiens, presque sur le territoire de Versailles , rongeaiept les ossements. Des

* * Brockerhoff, Jean- Jacques Rousseau, sa vie et ses œuvres^ III, 48 et 155, cite un curieux livre d'un bénédictin, dorn Cajot, intitulé Les plagiats de Al. Rousseau de Genève sur Véducation.

actes de ce genre, qui ne s'excusent pas, s'expliquent. Non moins que les victimes, leurs adversaires avaient des convictions fortes et sincères. Permis aux courtisans de feindre, pour gagner la faveur du monarque vieillissant ! mais Dossuet et les théologiens de l'église gallicane ne prenaient pas la chose moins à cœur que Pascal et les Port- Royalistes. Rien, en effet, n'est aussi voisin de l'intolérance que les fortes convictions religieuses. Condamnable, l'intolérance le sera toujours ; dans cette occasion, toutefois, elle ne devint aussi méprisable qu'odieuse que lorsque, les convictions chancelant ou disparaissant, la persécution n'en subsista pas moins. « La cour sue l'hypocrisie )), disait Saint-Simon vers la fin du règne du grand roi. Le Régent, fier de son incrédulité, ne réclama plus de tribut de ce genre, mais il n'en laissa pas moins imposer par la violence une croyance qu'il méprisait au point de demander la pourpre romaine pour un Dubois, personnage qui contribue singulièrement à faire comprendre Voltaire ^ Fleury ne nuisit pas moins, quoique autrement. Il mit la puissance temporelle à la disposition d'une doctrine ecclésiastique et poussa la papauté à des actes funestes. La lutte entre le gouvernement, qui était ultramontain, et les parlementaires, qui étaient jansénistes, remplit la première moitié du dix - huitième siècle français. Le jansénisme triomphait à Paris, quand fut proclamée en France la bulle Unigenitus, qui exigeait la soumission de la conscience sans exiger la

1 Voltaire, Lettres anglaises^ citées par Buckle, History of civilisation in England j I, 692, note.

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