CHAPITRE QUATRIÈME 3ob
de 1789 sont ces parlementaires jansénistes, que l'atteinte portée à leur conscience rendit éloquents. * Mais tous, les oppresseurs et les opprimés, travaillaient pour un ennemi commun. « Les jansénistes et les jésuites se déchirent », écrivait Voltaire en janvier 1762 ; « il faut les écraser les uns par les autres, et que leur ruine soit le marche-pied du trône de ]a vérité ^ ».
La vérité? Qu'est-ce que Voltaire et ses partisans ont nommé de ce nom? Lui-même entendait par là un immense bouleversement, la lutte contre toute religion positive, le déisme épicurien, dont la meilleure phase, un optimisme humanitaire, s'exprimait dans ces mots : « Tout peut être bien ou mal ; tâchons seulement que tout devienne meilleur » . Sa participation à la Révolution ne se rattache guère à une vraie sympathie pour le peuple, qu'il n'estimait guère et qu'il n'aimait pas beaucoup ; elle consiste plutôt en ceci que ce fut lui qui révolutionna les idées des gouvernants. Son fanatisme aveugle à l'égard du christianisme n'était pas la voie indiquée pour une telle réforme ; il taxait de mensonge sa doctrine de tolérance. Quand, en 1770, parut le Système de la Nature, ce « code de l'athéisme », Voltaire s'éleva, mais trop tard, contre les spectres qu'il avait évoqués. L'œuvre de d'Holbach, qui voit dans tout mou-
* Rocquain, L'esptit révolutionnaire avant la Révolution.
— Buckle, Hislory of Civilisation in England, chap. xii-xiii.
— Sainte-Beuve, Port-Royal, III, 21, 255, VI, 67, 192,
2 Rocquain, L'esprit révolutionnai7'e avant la Révolution^
3oG MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
vement religieux une aberration intellectuelle, n'était que la plus considérable d'une longue série de productions de ce genre. Helvétius avait formulé en 17o8 le credo matérialiste dans son livre De l'Esprit, qui rapporte tout aux sens et imagine une morale conforme à cette doctrine. Bien loin de provoquer le mécontentement, l'auteur se trouva avoir écrit le livre populaire de la bonne société, et, comme disait la marquise Du DefTant, « avoir révélé le secret de tous » . La théorie de ces affirmations vint de Condillnc, (( le métaphysicien du dix-huitiêîne siècle français » , * qui avait rendu accessible à ses compatriotrs la philosophie de Locke, mais en la développant dans le sens du matérialisme. A la suite de ces chefs de file, avec Diderot et Y Encyclopédie, une foule d'esprits poursuivirent le mouvement. Cette fois encore on put constater la vérité du mot d'après lequel, de même qu'il n'y a rien d'absolument bon, le pire mal lui-même n'est pas sans utilité. La plus abominable de toutes les philosophies, à laquelle personne ne revient plus en théorie, même s'il aie malheur de la mettre en pratique, conduisit à l'étude de la nature, donna l'impulsion aux découvertes des Lavoisier, des Lalande, des Cuvier, des Fourcroy, des Bichat, et tendit la main au temps nouveau. Mais son action sur les âmes n'en resta pas moins désolante et désastreuse. Sous la négation absolue de l'esprit, la haine de toutes les choses religieuses, l'entassement des sophismes en faveur de toutes les
* Cousin, Histoire de la PhilosoiMe.