CHAPITRE QUATRIEME Soy
aberrations, la révolte contre toute autorité, la satire impitoyable et la raillerie triomphante de tout ce qui avait passé jusque-là pour sacré et inviolable, toutes les convictions et toutes les traditions s'écroulèrent. Et comment des notions morales auraientelles pu survivre à la domination de ce naturalisme matérialiste qui place dans la sensation l'origine de la pensée et n'assigne plus que l'égoïsme comme motif aux actions humaines ? La raison occupait seule le terrain et niait la liberté morale.
C'est alors que vint Rousseau et avec lui la réaction, qui n'était possible et ne peut être comprise que grâce à ce qui a précédé. La premii^re déclaration de guerre s'adresse précisément à la prépondérence excessive de la raison et à la trop grande estime en laquelle on la tient : « L'homme qui pense est un animal dégénéré... » « Venez dans les forêts, et devenez des hommes i ». L'appel à la nature, qui dans X Emile est nommé le « retour » à la nature, la théorie en vertu de laquelle celle-ci a créé l'homme « heureux et bon » tandis que la société l'a dépravé et rendu malheure*ix, voilà ce qui forme le fond de tous ses écrits. De ces affirmations découlent son éducation de l'homme conformément aux vues de la nature, le retour de la société à son état primitif ou à ce que Rousseau tenait pour tel, la division de la propriété d'après le seul droit naturel, la religion fondée sur le sentiment, à l'exclusion de tout dogme et sans se préoccuper de la forme du culte, ce qui réduisait tout bonnement le christianisme à « la religion naturelle mieux expliquée ».
3o8 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
La célèbre profession de foi du vicaire savoyard même ne dépassa pas ce point de vue ; elle rejette le matérialisme régnant et ne fait aucune concession à ]a théologie, mais elle fait appel à la morale chrétienne en tant qu'elle lui vient en aide, rétablit la croyance en l'immortalité de l'âme et reconnaît la liberté morale et l'existence de la conscience.
Comparées aux doctrines immédiatement antérieures, ces idées constituaient déjà un gain inappréciable. On ne peut mieux caractériser l'esprit de cette époque qu'en rappelant qu'elle permit à Voltaire, en trois occasions mémorables — les procès de Calas, de La Barre et de Lall y-Tollen dal — de se poser en défenseur de la justice, et qu'elle accueillit l'Evangile d'après la version de V Emile, A partir de ce moment, Rousseau devint le héraut religieux du siècle et son directeur de conscience. Dans sa Lettre à l* archevêque de Paris il S'i nomme carrément le « défenseur de la cause de Dieu », et, cela n'est que trop certain, dans la littérature contemporaine et jusqu'en 1789, cette cause n'eut guère d'autre apologiste. A un endroit, Rousseau déclare que « l'humanité lui doit des autels ».
A la veille de la Révolution, trois écrivains. Bernardin de Saint- Pierre, Necker et M™* de Genlis, se firent les champions des croyances religieuses. Bernardin, disciple de Rousseau, écrivit les Etudes de la Nature ; il « crut la Providence plus en péril qu'elle ne l'était, et il la défendit comme fait un avocat pour un client douteux, en y employant les mau-