CHAPITRE PREMIER 3l
l'amertume du châtiment deviendrait la mesure de ma faute ; je devrais ;alors la regarder comme un crime dont je n'aurais pas calculé l'énorme portée; je sens déjà combien mon abaissement profane mon orgueil de jeune fdle, ma conduite antérieure et mes sentiments actuels » .
Cette lettre, adressée à « M. Gibbon, gentilhomme anglais, chez M. de Mezery à Lausanne », a été trouvée au château de Coppet ; le cachet de cire noire en était rompu. 11 est donc présumable que nous avons là l'original, rendu par le destinataire.
L'expéditrice y ajouta plus tard au bas ces mots en anglais :
(( A thinking soûl is punishment enough, and every thought draws blood » . (Une âme qui pense est un châtiment suffisant, et chaque pensée la fait saigner). Cette explosion de douleur n'a pas changé, il est vrai, les sentiments de Gibbon, mais a modifié le jugement de la postérité : le portrait de M""^ Necker, comparé à celui de Suzanne Curchod, y a beaucoup gagné en grâce féminine et en sympathie.
On ne connaît pas la réponse de Gibbon ; mais on la devine aisément par cette seconde lettre, qu'il reçut de Genève à la suite de la sienne. Le ton a complètement changé.
«Monsieur» , écrivait cette fois la jeune fille parvenue à reprendre possession d'elle-même, « cinq ans d'abandon n'avaient pu produire le changementque je viens
d'éprouver ; il seroit à souhaiter pour moi que vous m'eussiez écrit plus tôt ou que votre première lettre eût été conçue dans un autre style... Ne versez aucune larme sur la rigueur de mon sort : mes parents ne sont plus, que m'importe la fortune ? d'ailleurs, ce n'est point à vous que je l'ai sacrifiée, mais à un être factice qui n'existera jamais que dans une tète romanesquement fêlée telle que la mienne ; car dès le moment que votre lettre m'a désabusée, vous êtes rentré pour moi dans la classe de tous les autres hommes, et, après avoir été le seul que j'aie jamais pu aimer, vous êtes devenu un de ceux pour qui j'aurois le moins de penchant, parce que vous ressemblez le moins à ma chimère céladonique ; enfin il ne tient qu'à vous de me dédommager. Suivez le plan que vous me tracez, joignez votre attachement à celui que mes amis me témoignent, vous me trouverez aussi confiante, aussi tendre et en même temps aussi indifférente que je le Jsuis pour eux. Croyezmoi, monsieur, ce n'est point le dépit qui s'exprime ainsi ; et si j'ajoute cette dernière épithète (quelque vraie qu'elle soit), c'est uniquement pour vous persuader que mon cœur sauvera le vôtre; ma conduite et mes sentiments ont mérité votre estime et votre amitié ; je compte sur Tune et sur l'autre ; qu'à l'avenir donc il ne soit plus question de notre ancienne histoire ; je vais la terminer par quelques propos nécessaires.
« Ce pays m'est devenu odieux depuis les pertes que j'ai faites ; d'ailleurs, les bontés de mes amis m'engagent à le quitter. Je ne puis les accepter sans