CHAPITRE QUATRIÈME 3l
ne peut les comprendre, et en même temps elles le complètent.
Occupons-nous d'abord de M^^^ Roland, l'aînée des deux.
Comme Rousseau, Marie- Jeanne Phlipon, née le 18 mars 175i, était l'enfant de petits bourgeois. Son enfance et sa jeunesse rêveuse se passèrent plus avec les livres qu'avec les hommes, sous l'humble toit de ses parents, auprès de l'atelier de son père, qui était graveur. Un de ses auteurs favoris était Plutarque^ (c cette source plus poétique qu'historique», écrit un de ses biographes, « à laquelle, on le sait, Rousseau a emprunté sa notion des caractères républicains de l'ancien temps et les brillants tableaux des vieilles républiques et s'est formé l'idée d'une forme politique qui n'a pas existé ni n'existera, mais qui pour cette raison précisément devait d'autant mieux plaire à une âme féminine » ^
Et Rousseau lui-même ? « Je l'ai lu très tard », dit-elle dans ses Mémoires^ « et bien m'en a pris ; il m'eût rendue folle ; je n'aurais voulu lire que lui : peut-être n'a-t-il que trop fortifié mon faible, si je puis ainsi parler » ^
Un autre de ses biographes, Dauban, assigne à cette connaissance qu'elle fit des œuvres de Rousseau la date de 1777, alors qu elle avait vingt- trois ans \ Elle-même dit que son éducation, ses premières im-
1 *Fr. Ch. Schlosser, iW"»« de Slaël et M^^ Roland.
2 Mme Roland, Mémoires, édit. Dauban, 92.
* Dauban, Etude sur M^* Roland et son temps, 1864.
pressions, le contact avec le inonde, tout contribua à lui inculquer l'enthousiasme républicain qui lui fit sentir le ridicule ou l'injustice d'une foule de différences et de distinctions sociales. ' En 1771 elle fit un séjour à Versailles auprès d'une de ses parentes, qui était femme de chambre de Marie-Antoinette, encore Üauphine. M'^" Phlipon passa huit jours dans une mansarde du château royal et examina la vie qu'on menait là avec un mélange de « philosophie », de 0 sentiment » et de « calcul » qui, elle le dit, étaient également exercés chez elle, mais ne la rendaient « point insensible à l'efCet d'un grand appareil ». Seulement, elle s'indignait « qu'il eût pour objet de relever quelques individus déjà trop puissants et fort peu remarquables par eux-mêmes ». Sa mère lui demandant si elle était contente de son voyage : — « Oui, lui répondit-elle, pourvu qu'il finisse bientôt ; encore quelques jours, et je détesterai si fort les gens que je vois, que je ne saurai que faire de ma haine. — Quel mal te font-ils donc ? — Sentir Tinjustice et contempler à tout moment l'absurdité ». Plus loin elle nous dit : « Lorsque je me trouvais témoin de cette sorte de spectacle que présentait souvent la capitale dans les entrées de la reine ou des princes, les actions de grâces après une couche, etc. je rapprochais avec douleur ce luxe asiatique, cette pompe insolente, de la misère et de l'abjection du peuple abruti qui se précipitait sur le passage des idoles de ses mains, en applaudissant sottement au
* M"* Roland, Mémoires, 92,