‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 154 sur 298 · CHAPITRE QUATRIEME Siy · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME Siy

Son Style tout d'abord, comme le remarque avec justesse Sainte-Beuve, n'est nullement original. Quand la passion s'empare d'elle, dans l'exaltation suprême du sentiment pour ainsi dire, dans la transfiguration de la mort, elle s'élève à la véritable éloquence. Mais dans les circonstances ordinaires ses lettres et ses Mémoires sont pleins de phrases affectées et dépourvues de goût et l'on ne peut douter un seul instant que son style n'est pas le produit naturel de sa propre inspiration, m.ais le résultat d'une étude, une copie en un mot. Nous connaissons le modèle. L'orgueil de Rousseau touche à la folie ; il attend des autels. M""^ Roland n'est pas plus modelte : (c Je ne trouve dans le monde », dit-elle, « qu'une place qui me conviendrait ; c'est celle de la Providence ». Elle se peint non seulement au moral, elle se décrit aussi au physique, et comme elle n'a à enregistrer sur son compte aucune des indignités, aucune des hontes du maître, elle revient sur un vieil épisode absolument accessoire et écrit une page impardonnable, pour s'abaisser jusqu'à lui.

Il y a en Rousseau un autre trait encore, la haine de la tradition, et, par là même, l'aversion de toute histoire, haine et aversion que partagent avec lui tant de révolutionnaires, à commencer par Sieyès et Condorcet. « Absolument anti-histovique », dit de lui un de ses meilleurs biographes allemands. * Hume ne peut s'empêcher de faire ressortir le même trait : u II a très peu lu durant le cours de sa vie » , écrit-il

* * H. Hettner, Histoire de la littérature française au dixhuitième siècle y 441.

Olö MADAME DE STAEL ET SON TEMPS

en 1764, « et il a maintenant renoncé tout à fait à la lecture. Il a tros peu vu, et n'a aucune sorte de curiosité pour voir et observer. Il a, à proprement parler, réfléchi et étudié fort peu, et n'a en vérité qu'un fonds peu étendu de connaissances. Il a seulement senti durant toutesa vie ». ' Et Rousseau lui-même, conscient de ces lacunes, fait cet aveu au cél«'bre historien anglais : « Je crains toujours de pécher par le fond et que toutes mes théories ne soient pleines d'extravagances ». Dans les Confessions on lit en outre ce passage : « Ces émotions confuses (produites par la lecture des romans) me donnèrent de la vie iiumaine des notions bizarres et romanesques dont l'expérience et la réflexion n'ont jamais bien pu me guérir » .

M""^ Roland ne connaît pas plus de semblables hésitations qu'elle ne connaît le passé historique de son pays ou de tout autre, à l'exception de quelques idées générales, de quelques événements à effet emy' pruntés à Athènes et à Sparte. Mais s'il faut des

études sérieuses pour bien juger le passé, il suffit ordinairement, pour les faits récents, d'un jugement sain et sans préjugés. Or, comment M""^ Roland a-telle expliqué l'histoire contemporaine? Après beaucoup d'épreuves et de luttes supportées en commun avec son peuple, qui la vénérait et l'aimait comme une mère, Marie Thérèse était descendue au tombeau, respectée en tant que femme par l'Europe fentière, y compris Frédéric IL Tout dissentiment sur ce point

* Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, II, 79.

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