‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 155 sur 298 · CHAPITRE QUATRIÈME Sig · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME Sig

semblait écarté, jusqu'à ce qu'il plût à M""" Roland d'être d'un avis contraire. Voici le jugement qu elle porte dans ses Mémoires sur Marie-Antoinette : « Parvenu au trône (il s'agit de Louis XVI) au milieu des débordements de la cour de Louis XV et du désordre des finances, environné de gens corrompus, il fut entraîné par une étourdie joignant à l'insolence autrichienne la présomption de la jeunesse et de la grandeur^ l'ivresse des sens et l'insouciance de la légèreté, qui elle-même étoit séduite par tous les vices d'une cour asiatique auxquels l'avoit trop bien préparé l'exemple de sa mère ». Gela explique comment Malletdu Pan, qui a connu W^^ Roland, a pu la déclarer absolument incapable de décrire aver fidélité les scènes d'horreur qu'elle n'a pas craint de provoquer*. C'est dans ces dispositions que la trouva la Révolution : et elle à qui les plus exaltés paraissaipnt trop tièdes, les plus hardis trop modérés, elle éprouva, dès le premier lever de son aurore sanglante, une amère désillusion. Le 26 juillet 1789 elle écrivait à son ami Rose, le futur éditeur de ses Mémoires : (( Vous vous occupez d'une municipalité, et vous laissez échapper des têtes qui vont conjurer de nouvelles horreurs. Vous n'êtes que des enfants : votre enthousiasme n'est qu'un feu de paille ; et si l'Assemblée nationale ne fait pas en règle le procès de deux têtes illustres, ou que de généreux Dccius ne les abattent, vous êtes tous f. . . . » ^

^ Mercure britannique, 10 décembre 1798, 533. 2 Dauban, Etude sur il/«»« Roland, LXXXIX.

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Ainsi elle provoque au meurtre royal, dont l'ombre sanglante Tacccompagnera jusqu'à l'échafaud. A partir de ce moment, elle enflamme le courage de ses amis, Lanthenas et Bancal des Issarts, Brissot et Camille Desmoulins. Elle prêche, en septembre 1791, l'insurrection comme le plus saint des devoirs quand la patrie esi en danger ; elle en appelle à Paris de la tiédeur des provinces. Il ne faut pas, dit-elle, faire grâce à son propre père dès que le bien général est en jeu.

Si l'on y comprend quelques articles pour le Courrier de Lyon^ journal républicain fondé par un ami de son mari, Champagneux, ce fut là sa préparation à son rôle politique. A partir du 20 février 1791, époque de son arrivée à Paris, elle devint l'âme de la Gironde, pour finir tragiquement avec son parti, le 8 novembre 1793.

Jusqu'à quel point Jean-Jacques Rousseau est-il responsable de ce courte mais décisif épisode de sa vie?

En ce qui le concerne, c'était un homme d'humeur variable et qui avait des moments fort lucides. On peut tirer de ses écrits tout le credo de la démagogie radicale, jusqu'au communisme inclusivement, mais on pourrait tout aussi bien réfuter chaque article de ce credo par une assertion contraire de Rousseau luimême. Le Contrat social pose en principe la doctrine de la liberté et de l'égalité originelles de tous les individus, et déclare cette liberté inaliénable. L'Etat, tel qu'il le comprend, n'est que l'expression de la volonté de tous, qui peut à tout moment limiter,

modifier, reprendi-e la jouissance qu'elle a prêtée. En même temps, le Contrat social réclame de chaque individu, comme condition indispensable^ le renoncement complet à tous ses droits en faveur de l'Etat ou de la communauté que l'Etat représente. Pour cette raison, celui-ci est omnipotent et doit tout régler, même la religion qu'il trouve utile au bien général, sur quoi le Contrat social conclut par le mot fameux : « Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes (religieux), se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois » . En d'autres termes, la liberté abstraite et absolue, réclamée pour l'individu, conduit à son absorption par l'Etat : la démocratie absolue se résout dans le despotisme illimité. En vain Rousseau déclare-t-il dans le dit ouvrage que même la révolution la mieux justifiée serait trop chèrement achetée par le sang d'un seul citoyen et que la constitution imaginée par lui s'adresse non à la société existante, mais à une république idéale composée de dix mille personnes peut-être ; en vain conseille-t-il aux Polonais non pas de réaliser son système, mais de supprimer le liberum veto et de choisir un roi dans l'aristocratie nationale : il ne s'agit pas de savoir comment il voulait être compris, mais comment il a été interprété.

Le véritable commentateur du Contrat social n est

pas Jean-Jacques Rousseau, qui l'a imaginé, mais

Maximilien Robespierre, qui l'a mis en pratique.

Pour arriver jusqu'à lui et jusqu'à la Montagne, il

faut traverser la Gironde, et dans la Gironde bat le cœur et vit l'esprit de M"*^ Roland. Elle veut la chute de l'état de choses existant, non parce qu'il a heurté sa notion de la justice, mais parce qu'il a blessé sa vanité. Une société qui n'offre pas de champ pour elle doit disparaître par cette seule raison^ et faire place à la chimère de ses rêves, la république idéale. Sur le seuil de la réalité, Rousseau hésite et peut se prendre à songer ; M"^ Roland demeure conséquente. Le moment critique est la fuite du roi, le retour de Varennes. « Remettre le roi sur le trône est une ineptie, une absurdité, si ce n'est une horreur » , écrit-elle; « le déclarer en démence, c'est s'obliger à nommer un régent, etc. Faire le procès à Louis XVI seroit sans contredit la plus grande, la plus juste des mesures. Mais vous êtes incapable de la prendre. Eh bien ! mettezle non en interdit proprement dit, mais en suspens >> ^ Ces lignes sont du 24 juin 1791. Déjà après la mort de Mirabeau, en avril, elle envisage la plus terrible de toutes les calamités, la guerre civile, « comme la grande école des vertus publiques » . Huit mois plus tard Roland est ministre. Il se montre aussi honnête qu'incapable. Ayant affaire au roi, il est sur le point d'avoir pitié de lui et de découvrir que lui aussi est un honnête homme. Alors M""* Roland intervient : « Louis XVI, sans élévation dans l'âme, sans hardiesse

* Voir le jugoment exprimé sur elle à cet égard par Fontanes, qui l'a connue, et que cite Sainte-Beuve dans ses Nouveaux Lundis^ VIII, 190.

2 Dauban, Élude sur Ji««« Roland, G.

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