‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 156 sur 298 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

dans l'esprit, sans force dans le caractère^. . . ne peut aimer la constitution. »

Gela devait lui être en effet difficile, la constitution étant la corde qui l'étranglait. Sa dernière tentative de salut est le renvoi des ministres girondins, qui le iorçaient à persécuter les prêtres non assermentés. La réponse de M""^ Roland et de ses amis, c'est l'accusation publique contre le roi, l'invasion des Tuileries au 20 juin 1792, l'installation de la Commune parisienne, le plan d une fédération des départements, et leur dernière victoire, la chute du trône au 10 août. ,

C'est en vain que, trois semaines plus tard, les fauteurs du meurtre des gardes suisses protestent contre les massacres de septembre. A partir de ce moment règne Danton et commence le duel entre M"^® Roland et Robespierre, qui, plus logique encore qu'elle, comprend dans sa logique le meurtre en masse et envoie à l'échafaud ses anciens alliés. « Je ne savois pas », écrit l'infortunée héroïne de la Gironde en parlant de l'ancien régime, « qu'il étoit un régime plus affreux encore et une corruption plus hideuse ; mais qui l'auroit imaginé ? Tous les philosophes y ont été trompés comme moi » . Tous ? non. Mais bien celui de l'œuvre duquel Benjamin Constant a dit qu'il ne connaît « aucun système d'esclavage qui ait sanctionné des erreurs plus funestes que la métaphysique du Contrat social » * .

Revenons maintenant à M™* de Staël et à ses Lettres sur Rousseau. Quand elles parurent, en 1788,

* Benjamin Constant, Cours de politique constitutionnelle ^ I, 329.

elle n'avait encore, elle le dit elle- même, « aucune idée de ce qu'est un gouvernement». Mais elle ne commit pas les bévues de M""" Roland et de tant d'autres, car elle avait grandi dans l'atmosphère gouvernementale et savait très bien que les hommes n'ont pas l'habitude d'ériger leurs demeures sur des volcans. Le peu qu'elle dit au sujet des idées politiques de Rousseau permet d'affirmer que, sur ce point essentiel, elle s'écartait déjà notablement de son auteur lavori : « Il voulait ramener les hommes à une sorte d'état dont l'âge d'or de la Fable donne seul l'idée... Ce projet sans doute est une chimère; mais les alchimistes, en cherchant la pierre philosophale, ont découvert des secrets vraiment utiles». « J'oserai blâmer Rousseau cependant », poursuit-elle, « de ne pas regarder comme libre la nation qui a ses représentants pour législateurs, et d'exiger l'assemblée générale de tous les individus. L'enthousiasme est permis dans les sentiments, mais jamais dans les projets; les défenseurs de la liberté doivent se préserver de l'exagération... Montesquieu est plus utile aux sociétés formées ; Rousseau le serait davantage à celles qui voudraient se rassembler pour la première fois; la plupart des vérités qu'il développe sont spéculatives... Peut-être faut-il avoir administré soimême pour renoncer au bien idéal, pour se résoudre à placer le mieux qu'on peut obtenir à côté du mal qu'on doit supporter, pour se borner à faire lentement quelques pas vers le but qu'on atteint si rapidement par la pensée ». La notion d'égalité du Contrat social est absolument insaisissable pourtoute

Page 1