CHAPITRE QUATRIÈME
supériorité innée, car elle est sa négation directe. M""" de Staël n'y fait allusion que pour se ranger de l'avis de son père, qui dès 1775 s'était élevé contre le retour à la vie des forêts, parce que même alors les hommes devaient assigner des limites à leurs aspirations et préserver par la force ce qu'ils avaient conquis par leur adresse. ^
Ses réserves au sujet de Y Emile ne sont pas moins nettes. Le système d'éducation physique préconisé dans ce livre n'a trouvé, dit-elle, aucune contradiction ; l'éloquence avec laquelle l'auteur l'expose a rendu aux femmes d'une certaine classe de la société des sentiments maternels et leur a fait goûter, dans l'accomplissement de leurs devoirs, le bonheur incomparable d'être mère ; mais ce même système a rendu à l'enfant aussi son paradis, et c'est avec justice que les portraits de Rousseau nous le montrent couronné par des enfants. M'"^ de Staël résout cependant plutôt par la négative la question de savoir si elle élèverait son propre fils d'après la méthode de Rousseau : « Peut-être », fait-elle observer, « ma vanité voudrait-elle le former pour un état déterminé, afin qu'il fût de bonne heure avancé dans une carrière ». C'est précisément ce qu'Emile ne peut pas, et M™^ de Staël, de la façon la plus polie, relègue la méthode éducatrice de Rousseau dans ce royaume des chimères où habite déjà le Contrat social.
Cette liberté et cetie indépendance de jugement annoncent une aptitude précoce pour les choses pofiti-
» Necker, Œuvres, I, 13.
ques. Si Rousseau s'était contenté d'ébaucher un droit naturel, il aurait exercé surM*^^ de Staël une action bien moindre. Ce furent ses idées républicaines qui la trouvèrent bientôt plus accessible, sous la doubleinfluence des événements et de ses relations personnelles. Nous dirons dans Je cours de cette biographie comment l'admiration de M"*" de Staël pour son père ne l'a pas empêchée d'abandonner, pendant des années, le point de vue politique de celui-ci. C'est plutôt Necker qui subit son influence dans son testament politique de 1802, où il prêtait l'autorité de son nom à la doctrine qui considérait la forme républicaine comme la seule possible en France, doctrine qui cependant ne fut jamais la sienne. ' L'expérience du despotisme put seule faire mûrir dans l'esprit de M™^ de Staël la grande théorie constitutionnelle à laquelle elle a lié inséparablement son nom en sa qualité d'auteur des Considérations su?' la Révolution française.
Mais nous sommes en 1788 : M""^ de Staël a vingtdeux ans, et plus haut que la raison parle chez elle un cœur jeune et passionné ; c'est par laque pénètrent des doctrines que son jugement seul n'aurait pas acceptées. Dans les Lettres sur Rousseau une large part est faite à la Nouvelle Héloïse. Les premiers mots du chapitre qui y a trait : « Je tâcherai surtout de me défendre d'un enthousiasme qu'on pourrait attribuer à la disposition de mon âme plus qu'au talent de l'acteur. ... et j'écrirai comme je le ferais, je crois, si
4 Necker, Œuvres, XI, 222, 226, 240.