‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 158 sur 298 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

le temps avait vieilli mon cœur », ces premiers mots indiquent déjà qu'elle se sent prévenue. D'après elle, le roman de Rousseau a pour base une grande idée morale mise en action et dramatisée ; le but de l'auteur est de pousser au repentir. La commentatrice avoue que le sujet choisi parlai n'est rien moins que moral. « Je voudrais que Rousseau n'eût peint Julie coupable que de la passion de son cœur... Il me semble que l'indulgence est la seule vertu qu'il est dangereux de prêcher, quoiqu'il soit si utile de la pratiquer».

Cependant, « la véritable utilité d'un roman est dans son effet bien plus que dans son plan, dans les sentiments qu'il inspire bien plus que dans les événements qu'il raconte... S*il faut, pour ainsi dire, entraîner les hommes à la vertu ; si leur imperfection force à recourir, pour les intéresser, à l'éloquence d'une pasbion, faut-il blâmer Rousseau d'avoir choisi l'amour?... Peut-être que dans les premiers temps les hommes ne connaissaientd'autres vertus que celles qui naissent de l'amour. L'amour peut quelquefois donner toutes celles que la religion et la morale prescrivent .. On est vertueux quand on aime ce qu'on doit aimer ; involontairement on fait ce que le devoir ordonne... Quand on s'est une fois entièrement détaché de soi, on ne peut plus s'y méprendre, et la piété succède à l'amour. C'est là l'histoire la plus vraisemblable du cœur ».

« Je sais », continue-t-elle, « qu'on lui reproche (à Rousseau) d'avoir peint un précepteur qui séduit la pupille qui lui était confiée; mais j'avouerai que

j'ai fait à peine cette réflexion en lisant la Nouvelle Héloise. D'abord il me semble qu'on voit clairement que cette circonstance n'a pas frappé Rousseau luimême ; que toute la moralité de son roman est dans l'histoire de Julie, et qu'il n'a songé à peindre Saint- Preux que comme le plus passionné des hommes... Saint-Preux n'a point le langage ni les principes d'un corrupteur ; Saint-Preux était rempli de ces idées d'égalité que Ton retrouve encore en Suisse... Non, l'exemple de Saint-Preux n'est point immoral ; mais celui de Julie pouvait Tètre. La situation de Julie se rapproche de toiftes celles que le cœur fait naître ; et le tableau de ses torts pourrait être dangereux, si ses remords et la suite de sa vie n'en détruisaient pas l'effet, si dans ce roman la vertu n'était pas peinte en traits aussi ineCTaçabies que l'amour ».

M""* de Staël excuse également le silence de Julie à l'égard de Volmar, mais en ajoutant aussitôt : « Cependant, comme j'aimerais le mouvement qui porterait à tout avouer ! » . Elle sent très bien que la seule excuse valable pour Julie d'Ëtanges n'est pas dans ses réflexions et dans les sermons que lui fait tenir Rousseau, mais dans la force irrésistible de la passion qui la domine. « Quand on renonce aux charmes de la vertu, il faut au moins avoir tous ceux que l'abandon du cœur peut donner. Rousseau s'est trompé, s'il a cru, suivant les règles ordinaires, que Julie paraîtrait plus modeste en se montrant moins passionnée » .

Suivent les Confessions, qui se publiaient vers ce temps là. M""' de Staël les juge ainsi ; «Cet ouvrage

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