‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 159 sur 298 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

n*a pas sans doute ce caractère d'élévation qu'on souhaiterait à l'homme qui parle de lui-même ». ÄJais « Rousseau avait un sentiment d'orgueil qui répond de la véracité de ses mémoires. Il se croyait le meilleur des hommes ; il eût rougi de penser qu'il avait besoin, pour se montrer à eux, de dissimuler une seule de ses fautes. Je trouve qu'il a écrit ses mémoires plutôt pour briller comme historien que comme héros de l'histoire... Rousseau n'était pas fou, mais une faculté de lui-même, l'imagination, était en démence... Il était né pour la société de la nature, et non pour celle d'institution. Tous ses ouvrages expriment l'horreur qu elle lui inspirait ; il ne lui fut possible ni de la comprendre, ni de la supporter ; c'était un sauvage des bords de l'Orénoque, qui se fût trouvé heureux de passer sa vie à regarder couler l'eau... On ne peut pas dire que Rousseau fût vertueux, parce qu'il faut des actions et de la suite dans ces actions pour mériter cet éloge ; mais c'était un homme qu'il fallait laisser penser sans en rien exiger de plus ; qu'il fallait conduire comme un enfant, et écouter comme un oracle... Ce mouvement orgueilleux de Rousseau ne m'a point éloignée de lui ; j'en ai conclu qu'il se sentait bon... Comme son séjour aux Charmettes est peint délicieusement I comme il était heureux dans la paix de la campagne I... ce n'était pas à M""" de Warens, c'était à l'amour qu'il songeait... Il était né bon, sensible et confiant ; mais lorsque cette cruelle folie de l'injustice et de l'ingratitude des hommes l'eut saisi, il devint le plus malheureux de tous les êtres » .

33o MADAME DE STAËL ET SON TEMPS

M"""^ de Staël est la premiiTe qui ait affirmé le suicide de Rousseau, dont elle était persuadée : la lettre où il condamne le suicide est inférieure à celle qui le justifie, dit-elle, ce qui peut laisser à penser qu'il craignait de s'ôter sa dernière ressource. Cette allusion, qui ne souleva pas peu de clameurs parmi les amis de Jean-Jacques, * amena une polémique entre son auteur et M'"« de Vassy, fille de M. de Girardin, chez qui le philosophe était mort à Ermenonville. Cette question, résolue le plus orditiairementdans le sens négatif, n'a pas été tranchée jusqu'ici ^

Le jugement de Rousseau par M™^ de Staël serait incomplet si celle-ci ne parlait pas de la Profession de foi du vicaire savoyard. Elle la nomme un chefd'œuvre d'éloquence dans le sentiment, de . métaphysique dans les preuves : « Rousseau était le seul homme de génie de son temps qui respectât les pieuses pensées dont nous avons tant de besoin ; il consulte l'instinct naturel, et consacre ensuite toute la force de la réflexion à prouver à sa raison la vérité de cet instinct ». Son immortel mérite, c'est de s'être élevé par la passion à l'éloquence et d'avoir agi sur les âmes ; il croit à l'amour, et pour cela il est par-

* M"« de Charricre, Lettres -Mémoires. Revue Suisse^ 1857,

* " Brockerhoff et Barni, parmi ses derniers biographes, mettent en doute le suicide ; Bourgeault, LEtat morat de Jean-Jacques, 1 83, l'affirme au contraire, comme l'ont affirmé avant lui Gorancez, un contemporain de Rousseau, et, dans ces derniers temps, Saint -Marc Girardin, Louis Blanc et Sainte -Beuve.

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