‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 160 sur 298 · CHAPITRE QUATRIEME 33 I · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME 33 I

donné. Il n'existaitpoint encore d'éloge de Rousseau;^ la jeune femme a senti le besoin de voir son admiration exprimée. Elle a pensé « que si les hommes de génie ne pouvaient être jugés que par un petit nombre d'esprits supérieurs, ils devaient accepter du moins tous les tributs de reconnaissance.... Peutêtre ceux dont l'indulgence daignera présager quelque talent en moi me reprocheront-ils de m'être hâtée de traiter un sujet au-dessus même des forces que je pouvais espérer un jour. Mais qui sait si le temps ne nous ôte pas plus qu'il ne nous donne? Qui peut oser prévoir le progrès de son esprit... D'ailleurs, n'est-ce pas dans la jeunesse qu'on doit à Rousseau le plus de reconnaissance? ».

Seize ans plus tard, en 1814, dans une seconde préface^M"*® de Staël raconte que ceslettres, publiées sans son aveu, décidèrent de sa carrière littéraire . « Je ne dirai point que j'y ai du regret », poursuitelle, « car la culture des lettres m'a valu plus de jouissances que de chagrins.... Tout marche vers le déclin dans la destinée des femmes, excepté la pensée, dont la nature immortelle est de s'élever toujours... Les jouissances de l'esprit sont faites pour calmer les orages du cœur » .

A l'occasion de sa première entrée sérieuse dans la publicité. M""* de Staël fit une expérience qui devait se renouveler plus d'une fois dans sa vie. Elle se trouva répondre aux idées du grand nombre des lecteurs, et ceux-ci ne lui ménagèrent pas leurs suf-

* Un ouvrage de Barere sur Jean-Jacques Rousseau avait paru en 1787 ; mais M«"® de Staël ne îe connaissait pas.'

frages. Grimm, entre autres, qui avait fait peu auparavant une satire amère des Confessions *, n'en nomma pas moins les Lettres sur Rousssau « un charmant ouvrage ». Mais à côté de 1* éloge littéraire, un autre sentiment, celui de l'animosité personnelle, se donna carrière contre M""® de Staël. Rivarol, hostile à toute la famille Neck er, ne prit pas en personne parti contre la jeune femme ; mais il commença par attaquer le livre du père Sur les opinions religieuses et lança contre la fille son ami et collaborateur Ghampcenetz. Celui-ci écrivit en juin 1788 un petit traité intitulé De V amour des femmes pour les têtes folles^ où M-^" de Staël est ridiculisée sous le nom d' Armande. Ces pages furent suivies d'une déclaration de guerre directe, sous forme de Réponse aux Lettres sur J.-J. Rousseau^ que Grimm traite à bon droit de satire mortellement ennuyeuse. Une seule chose mérite d'y être relevée : Champcenetz ne trouve à adresser à M""^ de Staël d'autre reproche que celui de « pruderie pédantesque », parce qu'elle honore en Rousseau, comme nous l'avons dit, le défenseur du mariage.

Et maintenant, une dernière question. L'influence de Rousseau sur la pensée de M""** de Staël est-elle restée sans action sur sa vie ? Assurément non.

Nous avons relevé les traits caractéristiques du système politique inauguré par cette philosophie ; mais sa morale aussi a son cachet propr?. Elle le doit à cette particularité que chez Rousseau, plus que

* Grimm, Correspondance littéraire, XII, 118, et XIII, 160.

chez aucun des moralistes qui l'ont précédé, toutes les notions du juste et de l'injuste, solidement établie» jusque-là, se confondent dans une rhétorique indistincte. C'est là un point sur lequel tombent d'accord tous ceux dont le jugement ne s'abaisse pas aux sophismes. « La Nouvelle Héloïse, écrit M^'^Necker, est un édifice de vertu établi sur les fondements du vice .... Rien n'est si immoral qu'une exception citée en exemple ; employer le délire de ses faules pour en composer l'enthousiasme de la vertu, c'est confondre l'un et fautre, et se rendre à jamais incapable de les distinguer » . ' Mallet du Pan éprouve absolument la même chose ; il dit à sa façon incisive et allant droit au but : « Rousseau a séduit l'honnêteté elle-même ». « Sa morale», dit Yillemain, « est l'appel à la passion contre le devoir » . Bersot parle de sa doctrine morale comme d'une prescription du cœur, qui fait dépendre la notion du devoir de l'émotion du sentiment . Nisard lui reproche d'avoir proclamé des principes qu'il n'a pas suivis.

Si l'on était tenté de trouver ces jugements trop sévères, on n'aurait qu'à considérer un moment la destinée de la postérité intellectuelle de Rousseau, Werther, Delphine, quelques-unes des créations préférées de George Sand, qui tous terminent par le suicide une existence manquée, parce qu'ils ont tous cru à la doctrine de la légitimité des passions et de la bonté originelle de la nature humaine. « 11 n'y a pas grand' chose de bon dans rhon.me » , disait

1 M"»» Necker, Mélanges, III, 105.

Kant en mourant ; « homo homini non deus, sed diabolus : que chacun sonde sa conscience * » . « Je ne sais ce qu'est la vie d'un coquin », disait Joseph de Maistre, « je ne Tai jamais été ; mais ce que je sais, c'est que la vie d'un honnête homme est épouvantable » . A ces affirmations, Rousseau répond par la bouche de tous ceux qui partagent sa manière devoir: « L'homme est bon, et la seule limite de ses instincts lui est imposée par le souci de son bonheur » .

Qu'est-ce là autre chose, sinon la guerre déclarée au christianisme ?

Au contact de la doctrine nouvelle s'écroulent le fondement tout entier des idées chrétiennes et les barrières protectrices dont elles entourent le faible cœur humain. C'est là une expérience qui ne devait pas être épargnée à M"' de Staël. 11 lui fallait subir une révolution , non seulement dans son existence extérieure , mais dans son développement moral, avant de pouvoir arriver par la loi à la liberté.

* * Hàsse, Dernières paroles de Kanly par un commensal, Königsberg, 1804.

Page 1