CHAPITRE PREMIER
bassesse, ni les refuser sans ingratitude : je contais de passer en Angleterre, Ton m'a fait quelques offres à cet égard, mais l'en peint si diversement la position de demoiselle de compagnie, et les mœurs de votre nation, que je balance encor entre Londres et une cour d'Allemagne. Vous pouvez me décider, monsieur, je conte autant sur votre pénétration que sur votre goût .
« Dans le temps que votre ouvrage parut, j'avois couché sur le papier les idées qu'il m'avoit fait naître ; je me hasarde à vous les envoyer comme la première marque de mon amitié ; il ne tiendra pas à moi de vous en donner d'autres, je voudrois vous l'assurer de bouche et que vous vinssiez à Genève justifier l'éloge que j'ai fait de vous.
« L'on m'écrit que divers Anglais quittent Paris pour se rendre à Môtiers ; si c'est ce but qui vous amène dans ma patrie et que vous vouliez une lettre pour Rousseau, je vous prie de me l'écrire, mes meilleurs amis soutenant avec lui les relations les plus étroites, en un mot, vous m'obligerez infiniment si vous mettez à quelque épreuve l'estime sincère que j'ai pour vous et mon admiration pour vos talents ».
Parmi les amis mentionnés dans cette lettre, il en est un dont les sentiments pour M^^° Curchod avaient passé par des stages différents qui n'avaient pas tous été payés de retour. Plus tard, songeant encore à elle, il assurait l'avoir toujours aimée et vouloir toujours l'aimer, bien qu'il ne pût contribuer à son bon- I 3
heur. C'était le pasteur Moultou, bien connu de tous ceux qui sont au courant de la biographie de J.-J. Rousseau *. Marié depuis peu avec une amie d'enfance de Suzanne Curchod, cette circonstance lui avait permis d'offrir l'hospitalité à la jeune fille, sous prétexte que son ménage avait besoin de son assistance. Le calme apparent de cette dernière ne lui fit pas prendre le change sur son état réel ; il osa tenter un dernier effort en faveur de la malheureuse passion qui continuait à la dominer. A Môtiers-ïravers, non loin de Neuchâtel, vivait depuis quelque temps, sous la protection de Frédéric II, J.-J. Rousseau. Lui qui, de loin, soupirait vers sa patrie, il ne ressentit aucune joie quand elle lui fut rendue. Il croyait y retrouver, écrivait-il au maréchal de Luxembourg, tout ce qui avait enchanté sa jeunesse ; mais le paysage, le ciel, les hommes, tout était changé ; même les montagnes qui ravissaient ses yeux de vingt ans, il ne les reconnaissait pas 2.
C'est ainsi que vivait, fiévreux, en guerre avec luimême et avec le monde entier, l'homme qui sut inspirer une confiance si grande à ses contemporains, que les uns venaient le trouver comme un législateur capable de consolider les Etats en voie de désorganisation, et les autres comme un médecin à même de guérir les âmes malades. C'est ce dernier service que réclamait de lui Moultou. Il lui conta l'histoire de sa jeune amie, son amour déçu, le sacrifice qu'elle avait fait de
^ Aimé Steinlen, Charles-Victor de Bonstetten, Lausanne, 1860, p. 36.
2 Jean-Jacques et le pays romand ^Genève, 1878, p. 68.
ses intérêts matériels à l'objet de son affection, pour trouver ensuite celui-ci plein de froideur et aussi absolument revenu de sa passion que si elle n'avait jamais existé. «Elle m'a écrit une lettre qui m'a déchiré le cœur» , disait en terminant Moultou. «Vous qui connaissez les douleurs de ràme,vous la plaindrez sans doute, mais vous pouvez lui être utile et vous ne négligerez rien pour cela. Un Anglais qui se croit amoureux de cette fille charmante et qui n'est pas capable de connaître le véritable amour, a cherché à prévenir contre elle Gibbon, en lui donnant toutes sortes de ridicules ; ayez donc la bonté de lui parler d'elle comme d'une fille célèbre à Genève par son savoir, par son esprit et plus encore par ses vertus. Je vous jure, mon respectable ami, que je ne connais rien d'aussi pur, d'aussi céleste que cette âme* ».
Pendant ce temps, au bout de trois semaines de réflexion. Gibbon avait répondu à la lettie de M^^° Gurchod^ mais avec toute la retenue possible ; il avait décliné l'off're d'une correspondance régulière comme (( trop dangereuse pour son repos », et, au milieu de toutes sortes de protestations d'amitié, n'avait pas détourné formellement son ancienne fiancée de son dessein de se rendre à l'étranger. Il n'alla pas voir Jean- Jacques, qui écrivit à son sujet à Moultou : « Vous me donnez pour M"" Gurchod une commission dont je m'acquitterai mal, précisément à cause de mon estime pour elle. Le refroidissement de M. Gibbon me fait mal penser de lui ; j'ai revu son livre
1 Streckeisen-Moultou, /.-/. Rousseau^ ses amis et ses ennemis, I, 89.
(ï Essai sur r étude de la littérature). Il y court après l'esprit ; il s'y guindé. M. Gibbon n'est point mon homme ; je ne puis croire qu'il soit celui de M'^« Curchod. Qui ne sent pas son prix n'est pas digne d'elle; mais qui l'a pu sentir et s'en détacher est un homme à mépriser » .
Gibbon pouvait accepter tranquillement ce jugement sur son livre, car il n'était pas juste ; mais il avait de bonnes raisons pour être plus sensible à l'égard de la condamnation de sa conduite. Bien des années après, il cherchait encore à la justifier'. Il survint un autre incident entre lui et M"" Curchod, cette fois sous le toit de Voltaire.
Depuis 1756, à la suite de sa querelle avec Frédéric II, l'auteur de la Henriade habitait la Suisse. Il passa les deux premières années de son exil volontaire à Lausanne, où il menait une brillante existence et pratiquait une large hospitalité. « Pendant quatorze ans », disait-il, « j'ai vu défiler chez moi toute l'Europe et ai reçu, entre autres, trois ou quatre cents Anglais si amoureux de leur patrie, que c'est à peine si un seul a daigné se souvenir plus tard de moi^ ». Parmi ces Anglais était Gibbon. Il jouait avec des personnes de Lausanne, sur le théâtre de Monrepos, château habité par le poète, les tragédies de celui-ci. Tandis que Rousseau adressait à d'Alembert sa lettre « Sur les dangers du théâtre dans les petites villes où les mœurs sont encore pures », ce même
* Gibbon, Memoirs ofmy life and wrùings, IV, note. 2 Lettre de Voltaire à M"« Du Deffand,'!, 219.