‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 162 sur 298 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Tiers-Etat. L'alliance était naturelle et fondée sur l'essence des choses ; sur un point au moins, en effet, les intérêts de ces nobles étaient identiques à ceux du Tiers. Celui-ci visait au pouvoir politique, ceux-là voulaient le recouvrer et s'assurer dans le nouvel ordre de choses une situation semblable à celle de l'aristocratie anglaise, dussent -ils ne l'acquérir qu'au prix de grands sacrifices matéiiels.

La situation du clergé était diflérente. Comme l'a dit Henri de Sybel^ toute révolution a été ou sociale ou religieuse. Pour les soixante njille membres du clergé français , celle-ci fut l'une et l'autre. Nous avons dit, en examinant la situation religieuse de la seconde moitié du dix huitième siècle, quelles raisons ils avaient pour s'associer, comme ils le firent, aux désirs de réformes ; mais ils ne purent se désintéresser non plus de la question sociale.

Tandis que la haute prélature, que M. Taine évalue à environ deux mille huit cents personnes, puis les cloîtres et les couvents, dont la fortune se chiffrait par de nombreux millions, disposaient de revenus qui en certains cas variaient de quatre cent mille livres et un million * , le clergé de paroisse vivait dans le plus pressant besoin, souvent même dans la misère. L'énorme fortune ecclésiastique, évaluée à un capital de quatre milliards produisant un revenu de deux cents millions, était répartie d'une façon tout à fait disproportionnée entre ses usufruitiers. Tandis que les uns disposaient d'une richesse colossale et, con-

* Taine, Vancien régime, l, 17-20, 54-58, note, 530. I 22

trairement aux lois ecclésiastiques, réunissaient plusieurs bénéfices en une seule u}ain , les autres ne souffraient pas seulement la disette, mais devaient souvent aussi tirer leurs maigres ressources des communes, non moiiiS pauvres et accablées qu euxmêmes. En 1768, un curé français avait en moyenne cinq cents livres, un vicaire deux cent éinquante, — chiffres qui turent élevés, en 1785, pour le premier, à sept cents, pour le second, à trois cent cmquante livres, — tandis que l'abbé de Vermont, lecteur de la reine, touchait un traitement annuel de quatrevingt mille livres, et Loménie de Brienne, archevêque de Sens, un revenu de six cent soixante dix-huit mille. Les nombreux pamphlets qui, à la veille de la Révolution, dénonçaient cet état de choses, révèlent aussi les sentiments qu'il devait éveiller chez le clergé : « Il règne un grand abus dans FEglise », dit l'un d'eux ; «ceux qui servent l'autel ne vivent pas de l'autel, mais ceux-là en vivent qui ne le servent pas ^ ». L'archevêque de Toulouse lui-même avouait en 1775 qu'il ne reste à un prêtre âgé ou malade d'autre recours contre le besoin que la pitié de son évêque ^ Malheureusement, maints de ces êvêques, qui n'avaient jamais passé par les fatigues et les épreuves du gouvernement des âmes, n'avaient que du mépris pour ceux qu'ils traitaient de « prê-

* Les droits des curés et des paroisses considérés dans leurs rapports spirituels et temporels, 172.

2 Essai sur la réforme du clergé, par un vicaire de campagne, docteur en Sorbonne, Paris, 1789, in -12.

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