CHAPITRE CINQUIÈME
pouvait, sans les preuves les plus indéniables, mettre impunément en doute l'intégrité de celui sur lequel continuaient à reposer toutes les espérances de la nation. Or, ces preuves manquaient, car il n'avait pas même su relever les erreurs matérielles évidentes du Compte rendu ^
Devant l'alternative ou d'obéir au roi et de s'aliéner ainsi la faveur du public, ou, en désobéissant à l'ordre royal, de rendre problématique, selon toute vraisemblance, sa rentrée aux affaires, Necker se résolut finalement pour ce dernier parti , qui avait cessé d'être le plus dangereux. 11 fit donc distribuer aux Notables une défense de son administration, qui ne tarda pas à se frayer la voie dans le public. L'ancien ministre Joly de Fleury, désigné comme arbitre, se prononça expressément pour Necker contre Galonné. Au commencement d'avril parut, imprimé à l'étranger, le mémoire pour la défense du Compte rendit^ suivi plus tard par un second mémoire en réponse à la réplique de Galonné. Mirabeau, qui se rencontrait chez son ami et collaborateur le banquier Panchaud avec les adversaires de Necker, Clavière et Brissot, et qui attaqua, dans un même écrit, l'administration financière de Necker et de Galonné, ^ avec lequel il s'était brouillé, annonça une réfutation de l'apologie de Necker ; mais il ne tint pas parole, ce qui fit dire à son ami Dumont que
* Droz, Histoire de Louis XV I^ I, 489. 2 Dénonciation de l'agiotage au roi et à l'Assemblée des Notables, 1787.
les arguments de Necker avaient été triomphants. * Louis XVI prit la chose à cœur. Qans le premier moment il s'emporta à un tel point, qu'il annonça à la reine que Necker serait exilé. Celle-ci dut rappeler les services, l'honnêteté, le désintpressement de celui-ci, mais elle ne put empêcher qu'il fût éloigné par lettre de cachet à quarante lieues de Paris.
Dans une des rares lettres de Necker à M"® de Staël qui sont parvenues jusqu'à nous, il annonce la nouvelle à sa fdle sur un ton qui donne la mesure de l'impression qu'exerçait alors sur les esprits la disgrâce royale. Voici cette lettre :
(c Ma chère Minette,
« Toutes réflexions faites et pleins de respect pour ton dernier conseil, nous partirons demain de grand matin pour Château-Renard, à moins d'incident imprévu ; je crois que le château est convenable, puisque toutes les automnes il a été habité par les deux familles d*Outremont et de Fougeret ; quant au dehors, je n'en ai nulle idée ; je redoute les goûts décidés de ta chère maman en bien et en mal ; cependant elle se met en route de bon cœur.... Tu ramasseras dans la semaine toutes les nouvelles ; nous avons été mis au courant par Germaine et encore plus par tes lettres, qui sont un voyage rapide, mais fort amusant. Mais tout cela n'est pas ma
* Dumont, Souvenirs sur Mirabeau 37-38. — Décrue, Les idées politiques de Mirabeau. Revue f listor ique, iSH3, l^ 280,