CHAPITRE PREMIER Zj
d'Alembert était informé par Voltaire, tout à la joie delà réussite, que l'on jouait Zaïre sur les bords du lac de Genève mieux qu'à Paris. « Je possède », ajoutait-il, « deux cents spectateurs qui sont en état d'émettre un jugement sur la pièce aussi bien que n'importe quel public en Europe, et j'ai tiré des larmes de tous ces yeux suisses ». De Lausanne, Voltaire se rendit à Genève, qui sut mieux résister à son influence; aussi la jugeait-il passablement ridicule, « cette ville de prédicants sociniens * »^ cette « petitissime, parvulissimeet pédantissime république». Il quitta bientôt Genève pour Ferney, où il rassembla ses amis de la première ville et les étrangers résidant en ce dernier endroit*. Parmi eux se trouvait la duchesse de La Rochefoucauld d'Enville, la sectatrice des économistes, dont nous avons déjà parlé. Elle était une des premières personnes du grand monde qui eût fait vacciner ses enfants par Tronchin, et c'est pour le consulter qu'elle était revenue à Genève. M"° Curchod fit la connaissance de ses filles. Quand la duchesse vit à quel point le malheur avait ébranlé l'àme de la jeune personne, elle usa de tout son crédit pour lui venir en aide. Elle tâcha d'abord de faire augmenter une petite pension ((ue lui servait le gouvernement de Berne, puis de lui obtenir la restitution des biens de la famille d'Albert, confisqués par le gouvernement français. Mais ce qui devait exercer sur elle une influence plus bienfaisante encore^ c'était la délicatesse
* Voltaire à d'Alembert, 19 mars 1761. — Saint-Marc Girardin, J.-J. Housseau, sa vie et ses œuvres, I, 170. ^ Aimé Steinlen, Charles -Vi clor de Bonsletten, 30.
avec laquelle la noble femme se faisait présenter par la jeune fille à ses connaissances genevoises, la remerciait de ses complaisances,et observait à son égard toutes les formes usitées vis à-vis des femmes de son propre monde. M™^ de La Rochefoucauld était alors sous l'impression directe de la meilleure action de Voltaire, de celle qui avait pour but d'obtenir la réhabilitation de Galas et l'égalité civile des protestants. Elle et Moultou,qui était parvenu à réaliser ce tour de force, en apparence impossible, d'être à la fois l'ami du patriarche de Ferney et celui du solitaire de Môtiers, présentèrent M"^ Curchod à Voltaire. Elle lui plut tellement qu'il la rangea — privilège envié I — au nombre de ses correspondantes. Maintes de ces lettres gracieuses et écrites sur un ton léger de plaisanterie, qu'il trouva le temps, jusque dans son extrême vieillesse, d'adresser à des femmes, portèrent désormais la suscription de M'^° Curchod. Elles ont été publiées plus tard dans la Correspondance littéraire de Grimm.
C'est à une représentation théâtrale à Ferney que Suzanne Curchod revit Gibbon. Celte rencontre imprévue déchaîna de nouveau en son sein la tempête à peine apaisée, et l'attitude de Gibbon confirma une *ois de plus ce fait bien connu, à savoir que les offenseurs pardonnent rarement ou ne pardonnent pas du tout. Gibbon fut si blessant, si cruel même, dit-elle, quelle crut devoir revenir unefois encore, par lettre, sur le passé. Mais à quoi peuvent servir, en pareil cas, les plaintes et les reproches ? Entre le froid jeune homme et la jeune fille de vingt-six ans toujours ro-