‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 170 sur 298 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

Galonné. Deux de ses collègues, aiïiis de Necker, Ségur et de Caslries , jugèrent alors l'instant venu de demander au roi le rappel de celui-ci, à qui ils devaient leurs portefeuilles. Ils furent appuyés par Montmorin, qui , à ce moment, ne connaissait pas encore Necker personnellement ; plus tard il se reprocha de n'être pas intervenu plus énergiquement pour lui en cette occasion. Le roi hésitait et allait enfin consentir, quoique à contre-cœur. Sur ces entrefaites, Breteuil vint fortifier l'antipathie connue du monarque pour son ancien ministre. « Si vous rappelez Necker d'exil pour le mettre à la tête des alïaires », lui dit-il, « son orgueil deviendra absolument insupportable ». Dans son livre sur la Révolutioîi f?^ançaise^ publié en 1 796, Necker, faisant allusion a cette conversation, donne en effet une forte preuve de satisfaction de lui-même : « Le choix du roi s'était arrêté un instant sur ma personne. S'il était resté ferme, rien de ce que nous avons vu ne serait arrivé ». Et il ajoute qu'il était encore temps de conclure un nouveau traité d'alliance avec l'opinion publique et de détourner, par une sage administration, les pensées de la nation de la convocation des Etats- Généraux.

Louis XVI s'était déjà habitué à l'adroit Galonné, qui lui épargnait la peine de gouverner ; deux mois plus tôt, dans r Assemblée des Notables, il approuvait encore les plans du ministre, contre l'administration duquel s'élevaient maintenant des plaintes si violentes qu'il crut prudent de se réfugier en Angleterre. Pour échapper à l'ennui d'une décision énergique, le roi

choisit un certain Sourqueux, que M""* de Staël juge ainsi :« Jamais perruque du conseil d'Etat n'avait couvert une plus pauvre tète... Ainsi, les partisans de M. Neckeret de l'archevêque de Toulouse remplirent momentanément le fauteuil du ministère, comme on fait occuper les places dans les loges avant que les maîtres soient arrivés »^

Mais il y avait urgence, et Louis XVI, qui ne voulait pas prendre Necker, dut s'accommoder de Loménie de Brienne. Il le nomma ministre des finances seulement ; mais, à partir de ce moment, il s'abandonna à une sombre indifférence, qui laissa le champ d'autant plus libre à l'activité de ce conseiller funeste.

La reine n'était pas seule à se tromper sur Brienne, l'élu de son choix. Celui-ci g'était fait une grande réputation comme administrateur de la province de France la mieux gérée, le Languedoc. L'Américain JefTerson, qui va jusqu'à prétendre que sans la reine il n'y aurait pas eu de Révolution et qui n'hésite pas à déclarer que pour sa part il aurait confiné la souveraine dans un couvent, jugeait néanmoins l'archevêque de Toulouse encore plus favorablement qu'elle ; il le nomme « vertueux, patriote », vante ses talents, et le préfère visiblement à Necker : bien des années après la Révolution, il continue à le tenir pour « un homme d'Etat ami des réformes, ayant fait tout ce qu'il était possible de faire auprès d'unepareille cour))^

* M"« de Staël, Œuvres complètes, Paris, 1820-21, 17 vol. Considérations sur la Révolution française, XII, 119.

2 Jefferson, Complète Works ^ I, Autobiography, 70, 101- 102, et II, 258 et 310.

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