CHAPITRE CINQUIÈME
TeJ était aussi l'avis de La Fayette^ qui, en mars 1787, nommait Brienne « l'homme le plus capable et le plus honnête » qu'on eût pu choisir pour premier ministre '. Le baron de Staël était mieux informé sur ce point quand il écrivait à son roi que Louis XVI avait pris Brienne parce qu'il ne pouvait faire autrement. « L'eiFroi était si général », dit-il, « qu'on s'est jeté dans ses bras pressé par le besoin d'être gouverné. Les ministres mêmes étaient si épouvantés de la situation des affaires, qu'ils ne se seraient pas opposés au pouvoir de Tarchevêque » . « C'est un homme de beaucoup d'esprit », ajoute- 1 il un peu plus loin, « mais il paraît qu'il cède facilement, et ce défaut est assez général dans cette nation où l'amour de la patrie est presque éteint et où l'on a l'air cle croire que les grandes choses peuvent se faire sans des sacrifices qui sont souvent pénibles » . ^ Le dernier mot de la famille Necker sur Loménie de Brienne est dit par M""^ de Staël dans ses Considérations : « Il avait les talents nécessaires pour être un bon ministre dans le train ordinaire d'une cour » ; mais, au demeurant, il « n'avait guère plus de sérieux réel dans l'esprit que M. de Calonne » .
M""^ de Staël s'était hâtée, en avril 1787, de partager l'exil de son père ; mais elle n'envisageait pas avec une indulgence pareille à la sienne la conduite de Louis XVL a J'étais bien jeune alors », écrivaitelle plus tard ; « une lettre de cachet, un exil, me
* La Fayette, Mémoires et Correspondance, II, 195 et 199, ^Léouzoa Le Duc, Correspondance du baron de Staël, 58 et 60.
paraissaient l'acte le plus cruel qui pût être commis ; je jetai des cris de désespoir en l'apprenant ; je n'avais pas l'idée d'un plus grand malheur » ^ Cette disposition d'àme céda bientôt la place au seniiment defière satisfaction que lui inspiraient les témoignages de sympathie générale prodigués à Necker. Seulement, l'amertume qu'elle conçut au sujet de l'attitude de la cour, et en particulier de celle de la reine, dont elle ignorait l'intervention en faveur de son père, ne se calma pas ; quand le court exil eut pris fin, elle écrivait à son mari, resté à Paris :
(( Je te remercie, mon cher ami, de la lettre que tu m'as écrite par NP^ de Beauvau: j'étois déjà fâchée contre toi de ce que M. de Grillon ne m'avoit rien apporté de ta part. Tu vois bien que la reine ne s'est pas mieux conduite pour toi dans cette occasion que dans l'auire ; car il étoit bien simple qu'elle te fît part de la levée de la lettre de cachet, et c'est un genre d'attention qu'il est bien naturel d'avoir et qui est même dans sa manière ordinaire pour tous ceux à qui elle veut plaire. Je crois donc qu'il est plus essentiel que jamais de te tenir en arrière ; mais, si elle demande à te voir, de lui parler comme nous en sommes convenus, avec une grande noblesse pour mon père ; faisant sentir que la fm de cet exil intéressoit plus la reine et le roi que mon père ; avec une grande peine de la froideur et de l'indifTérence que la reine t'a personnellement montrées, et rappelant la discrétion que tu as eue en tout temps de ne jamais
* Notice sur le caractère de M, Necker.