CHAPITRE CINQUIÈME SÔj
situation entre ministres et parlementaires n'était plus tenable et tout annonçait la prochaine explosion d'une catastrophe que Brienne cherchait en vain à conjurer. Pour ne pas être surpris par les événements, le Parlement se réunit le 3 mai 1788 en séance solennelle. D'Espréménil lut la célèbre déclaration énujnérant, parmi les lois fondamentales de la monarchie française, le libre consentement des subsides par les Etats-Généraux, organes de la nation, les droits coutumiers et capitulations des provinces, l'inamovibilité des juges, l'enregistrement des édits royaux par les Parlements au cas seul où ces édits répondraient aux lois fondamentales de la province et de l'Etat, et le droit inattaquable pour chacun d'être jugé par la loi seule et non par l'arbitraire ; en cas de violence, le roi et tous les ordres du royaume devaient être contraints à maintenir ces lois et ces droits.
Le gouvernement répondit à cette déclaration en annulant ces propositions et en lançant un mandat d'amener contre d'Espréménil et Goislard. Alors le Parlement se réunit en séance solennelle. Des troupes parurent devant le Palais de Justice, et à minuit le major des gardes-françaises, le marquis a'Agoult, entra dans la salle des séances et donna lecture de la lettre royale relative à l'arrestation des deux parlementaires. D'Agoult, qui ne les connaissait pas, demanda à l'assemblée de les lui désigner. Celle-ci alors s'écria d'une seule voix : « Nous sommes tous d'Espréménil et Goislard ! ». D'Agoult se retira pour aller aviser à une situation à laquelle personne n'était
préparé . Ce ne fut que le lendemain, au bout de trente heures, que parvint un ordre définitif aboutissant à l'arrestation des deux parlementaires, mais aussi à leur triomphe moral. Le 8 mai, on présenta au Parlement, convoqué à Versailles, de nouveaux éditsqui, dans d'autres circonstances, auraient été salués avec reconnaissance par la nation. L'un d'entre eux décrétait l'abolition de la torture, un autie introduisait dans l'exercice de la justice d'importantes réformes, qui furent exécutées par Malesherbes, en partie aux dépens du pouvoir exercé jusque-là par les Parlements. Mais les effets salutaires de ces mesures disparaissaient devant la portée des autres, auxquelles, on le savait, elles ne servaient que de prologue. Un autre édit royal, par exemple, ordonnait la création ou plutôt le (( rétablissement » d'un tribunal suprême, la cour plénière, bien que jusque-là personne n'eût soupçonné l'existence d'une telle institution, qui cherchait à associer le besoin soudainement éveillé d'un lien avec le passé à une tradition historique imaginaire ^ A ce tribunal devait ressortira l'avenir l'enregistrement exclusif des édits et des décrets royaux. Il devait se composer des grands dignitaires du royaume nommés à vie par le monarque, d'un nouibre déterminé de membres de tous les Parlements, et être présidé par le roi en personne. Les Parlements ne conservaient pas l'enregistrement des décrets se référant à des affaires locales, et provisoirement toute réunion leur était interdite. Quant
* Henri Martin, Histoire de France, XVI, 604, note.