‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 179 sur 298 · CHAPITRE CINQUIEME 07I · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME 07I

province avait conservé d'abord, conformément à l'ancien droit, sa représentation locale ; après que celle-ci eut été suspendue sous Louis XÏII, elle ne cessa jamais de la réclamer. En 1779, la tentative faite par Necker pour la dédommager par une Assemblée provinciale avait échoué. Quand, en juin 1787, Brienne renouvela cette tentative et bannit les Parlements récalcitrants, les paysans sonnèrent le tocsin, empêchèrent par la violence l'exécution de la mesure, et menacèrent le gouverneur, le duc de Clermont-Tonnerre, de l'attacher au lustre de son salon, s'il ne leur livrait pas les clefs du Palais de Justice. Après une lutte où deux régiments faillirent fraterniser avec la populace victorieuse, des députés des trois ordres se rassemblèrent dans le palais abandonné et décidèrent pour le 21 juillet, sans l'assentiment royal préalable, la réunion de l'ancienne représentation ; ils avaient commencé par déclarer que l'autorité légitime du monarque ne se distinguait du despotisme que par l'observation sévère de la loi, et qu'on ne pouvait porter atteinte en un seul cas à la sûreté des personnes sans mettre en danger la nation tout entière. Tous les auteurs et partisans des édits de mai furent accusés de trahison à l'égard du roi, de la nation et de la constitution. Le clergé et la noblesse donnèrent le signal, tandis que le Tiers, qui d'abord s'était refusé à ces mesures extrêmes, céda à l'influence d'un juge royal de Grenoble, Mounier, qui, bien qu'âgé seulement de trente ans, jouissait déjà d'une considération extraordinaire auprès de ses concitoyens. Le gouvernement remplaça le duc de

Clermont-Tonnerre par le maréchal de Vaux, a la disposition duquel il mit vingt mille hommes ; mais ce nouveau gouverneur, qui passait pour énergique, se bornait à accepter pour la forme ce que déjà il ne pouvait plus empêcher. La seule concession qu'il obtint fut de réunir dans le château voisin de Vézille, et non pas, comme on l'avait d'abord voulu, à Grenoble même, les Etats du Dauphiné. Sous la conduite de Mounier, appuyé par son jeune ami Barnave, on résolut de réclamer du roi les Etats-Généraux pour tout le pays, la convocation régulière des Etats pour la province, le maintien, pour tous deux, de l'égalité du nombre des députés du Tiers et de celui des privilégiés, et le vote en commun dans une réunion et par tètes ; après quoi les six cents députés de Vézille s'ajournèrent en promettant par serment de ne pas oublier les droits de la nation au profit des droits de leur province. Les représentations au roi, rédigées par iMounier, se terminaient déjà par cette formule favorite empruntée par la Révolution au Coiitrat social, (t que les droits de l'iiomme dérivaient de la nature seule et étaient indépendants de tout contrat * )).

Tel est l'événement historique que M"° de Staël nomme 1' « insurrection calme et réfléchie du Dauphiné », et qui était en réalité le prologue de la Révolution ^

* Lanzac de Laborie, Jean-Joseph Mounier, 13-20. — Lavergnc, Leu moruircltiens de la Constituante, lievue des Deux Mondes, 1842.

2 M'"° de Staël, Considéralions, XII, 196.

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