‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 180 sur 298 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

L'exemple se propagea. De la plupart des provinces arrivèrent des protestations des Parlements et des Etats, des rapports sur les désordres, la confusion, l'efTervescence qui y régnaient ; le ministre y répondit par des mesures répressives insuffisantes, et d'autant plus odieuses. C'est surtout contre les lettres de cachet que s'éleva une tempête de réprobation, bien qu'il fût démontré qu'aucun gouvernement n'en usa jamais avec plus de modération que le gouvernement de Louis XVI. La conscience de l'illégalité arbitraire de ce moyen était désormais éveilke, et son emploi plus doux ne pouvait plus apaiser les esprits ^

Dans les généralités de Bordeaux et de Besançon, à La Rochelle et à Limoges, l'introduction des Assemblées provinciales n'avait pas réussi davantage, et il s'agissait de savoir quelles forces le gouvernement allait mettre en œuvre pour faire prévaloir sa volonté. En attendant, la pénurie d'argent avait atteint un tel degré que Brienne, en désespoir de cause^ résolut de s'adresser au clergé, qu'il convoqua en réunion extraordinaire à Paris. 11 fit pressentir à ses membres l'idée de la confiscation des biens monastiques, comptant sur sa connaissance exacte des choses et des hommes pour porter la discorde au sein de l'Assemblée et la plier ainsi à ses désirs ; mais de ce côté aussi il trouva les dispositions si changées, qu'il réduisit sa dem.ande d'argent à une somme modeste, sans pouvoir empêcher la condamnation des édits de

1 Lavergne, Les Assemblées provinciales, 378-79.

mai et, avec eux, celle de toute son administration. De même que la noblesse et la magistrature, le clei gé, tout en se refusant comme celles-ci à tout sacridce pécuniaire, se rendit populaire à son tour par suite de son opposition au gouvernement. Lui aussi il engagea le monarque à être plutôt roi des Français que maître de la France, et à convoquer le plus tôt possible les Etats -Généraux. La réponse qu'il reçut fut en rapport avec l'importance de ces délibérations. Le gouvernement accorda au clergé ce qu'il avait refusé aux Parlements et reconnut ex pressé ment, sous la pression du mouvement général, que le souverain ne pouvait lever les impôts qu'avec l'assentiment des Etats-Généraux ^ Dès le 8 août, la convocation de ceux-ci fut, par ordre royal, fixée au 1^' mai d 789, et l'établissement de la cour plénière momentanément ajourné. Quelques jours après, le 16 du môme mois, un édit révéla l'effroyable vérité: les payements des caisses royales devaient être en partie suspendus, en partie réduits, trois cinquièmes des dépenses nécessaires devant être payés comptant, et ie reste en bons de crédit. C'était, en d'autres termes, l'aveu d'une banqueroute publique des deux cinquièmes, et il fallait, pour continuer à faire marcher la machine gouvernementale, environ un million de livres par jour ^ M""^ de Staël n'avait pas tort quand elle écrivait au roi de Suède que l'histoire de France se laissait raconter en

1 * Leser, Deuxième minislère de Necker, 58-60. Réponse du roi aux remontrances du clergé, 15 juin 1788. * Jefferson, Works, Correspondance, III, 40.

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