CHAPITRE PREMIER 3c
manesque, il n'y avait plus d'entente possible ; aussi était-il tout naturel que celle-ci finît par trouver intolérable le séjour de sa patrie. Une demande en mariage que lui fit adresser un brave avocat d'Yverdun, dont elle avait fait connaissance à Neuchâtel, fut la dernière tentative pour l'y retenir. Le brave homme l'avait priée, sans autre préambule, de « prononcer en sa faveur un arrêt de bénédiction qu'il attendait par retour du courrier, sans ultérieur délai », Elle déclina son offre. L'avenir, qui avait de plus hautes vues sur elle, lui ouvrit bientôt d'autres voies.
Une jeune veuve de Paris, M""® de Vermenoux, s'était pareillement rendue à Genève pour consulter Tronchin. Elle y passait l'hiver très agréablement, recevant chez elle une nombreuse société, entre autres le jeune Bonstetten, qui faisait ses débuts dans le monde, et Moultou, qui habitait la même maison qu'elle. Elle connut ainsi M"^ Curchod, que Bonstetten nous dépeint comme une « grande,belle personne, mais sans beaucoup de grâce et d'un air un peu affecté * ». Au moment de retourner à Paris, elle lui proposa de l'emmener avec elle. M"® Curchod n'hésita pas ; toutes deux arrivèrent dans la capitale au printemps de 176/i. Les rapports entre les deux dames furent excellents ; Suzanne ne songeait qu'à s'acquitter de ses devoirs, sans prétendre à se faire valoir.
Au mois de juillet on rencontre pour la première fois, dans une lettre adressée par elle à Moultou, le nom
* Aimé Steinlen, Charles- Victor de Bonstetten^ ^8. — Go« lowkin, Lettres recueillies en Suisse, 307.
de Necker, un visiteur qui, en sa qualité de Genevois, pouvait intéresser le pasteur. A Paris, on connaissait les motifs qui amenaient ce riche financier chez M"^ de Vermenoux : avant le départ de celle-ci pour la Suisse, racontait-on, il lui avait demandé sa main. Mais le premier mariage de la dame n'avait pas été heureux et elle avait d'ailleurs contracté d'autres liens. Elle refusa donc l'offre de Necker, sans rejeter son amitié. Celui-ci, après la mort de M""^ de Vermenoux, parlait encore, dans une lettre à Meister, « de l'attrait singulier de la personnalité de leur honorable amie ^ ». Quant à l'échec de sa demande, il ne s'en affligea pas beaucoup, à en juger par ce passage d'une lettre que M"^ Curchod adressa àMoultou, à Genève, où Necker s'était rendu dans le courant de l'été, et où déjà l'on discutait la vraisemblance de son mariage avec elle : « Mon cher ami, Necker est trop soumis à l'empire du public pour obéir à une seule voix. C'est pour lui un gouvernement démocratique où le grand nombre décide, et c'est ainsi qu'il sera malheureux toute sa vie ».
Ce fut l'unique fois qu'elle formula un jugement aussi désintéressé sur le ministre que, le premier, devait nommer en France la voix de l'opinion publique. Dans la lettre suivante son cœur parlait déjà et elle devait une réparation à Necker, car, revenu de Genève, il avait sans plus tarder demandé sa main,
* Grimm et Diderot, Correspondance littéraire^ philoso^ phique et critique, (édition Maurice Tourneux, Paris, 1877- 1882, 16 volumes iii-8), XV, 214, février 1788.