CHAPITRE CINQUIÈME
décesseur vint s'adjoindre une ruine morale plus complète encore. La confiance dans le gouvernement n'était pas moins épuisée que ses caisses. Depuis Tavènement au trône de Louis XVI, il y avait eu plus d'abus détruits en France, plus d'améliorations introduites, qu'en un siècle auparavant. On sait qu'Adam Smith, tout compte fait des lettres de cachet et des abus dans la levée des impôts et particulièrement de la taille, a déclaré que l'administration française au temps de Louis XVI était la plus humaine du continent '. Près d'un siècle après lui,; Tocqueville a démontré quelle part les réformes de l'ancien régime ont eue dans sa chute. Le gouvernement faisait droit non seulement aux justes exigences ; il se montrait plus éclairé dans les questions importantes que les grands corps de la nation. C'est ainsi que les Assemblées provinciales étaient infiniment plus favorables au libre progrès que les anciens Etats. C'est le roi qui avait aboli la torture et fait présenter par Malesherbes aux Parlements la réforme judiciaire qui fut rejetée par eux. L'édit en faveur des noncatholiques fut promulgué par le gouvernement en dépit de la résistance de la magistrature et du clergé. La censure ne subsistait plus que de nom et n'empêchait rien ; la veille même de sa chute, Brienne réclamait formellement la liberté de la presse. Beaucoup despiiviièges les plus odieux de la noblesse et du clergé étaient hors d'usage, les barrières à l'intérieur tombées, les vues des écono-
1 Adam Smith, Wealthof Nations, cité par Jean de Müller, * Lettres ; Œuvres complètes, XVIII, 296, note.
mistes sur la liberté du commerce des grains et sur celle du commerce en général et de l'industrie réalisées, la première complètement, la seconde en grands partie. Le bilan des fautes de l'ancien régime, tel que l'avait dressé, entre autres, Jefferson * . était déjà eu'acé dans ses parties les plus mauvaises, ou était sur le point de l'être. Mais le manque de confiance semblait croître en proportion de la destruction des abus ; car l'unique garantie des réformes était la volonté du roi, et celle-ci flottait entre les inspirations de son cœur, qui étaient toujours bonnes, et les suggestions du dehors, qui à chaque moment pouvaient conduire d'un extrême à l'autre. On n'avait pas oublié que Louis XVI avait négligé Machault, laissé partir Turgot, supporté Galonné, et subi Brienne. A présent il acceptait le ministère Necker comme une expérience imposée, avec l'honnête résolution de le laisser vivre, mais non pas sans l'espoir secret de le voir s'user. Ce qui s'ensuivrait, personne ne le savait. Necker caractérise très justement l'ancien gouvernement français, en disant qu'il disposait, il est vrai, de tous les moyens nécessaires pour maintenir les lois relatives à la propriété, à l'ordre et à la liberté, mais qu'en même temps il ne dépendait que de lui de porter atteinte à toutes ces lois. Sans s'exposer à aucune réclamation importune, avec un arrêt du conseil, il réduisait les rentes ou suspendait le remboursement des capitaux ; avec un lit de justice, il augmentait ou perpétuait les
* Wor/is, Autobiography, I, 86.