CHAPITRE CINQUIÈME Syg
impôts ; et avec une lettre de cachet, il faisait emprisonner qui bon lui semblait \
Un mot de Marie"x\ntoinette, prononcé alors, vient à l'appui de ce sentimeat qui régnait autour d'elle, que les destinées de tout un pays pouvaient dépendre en fait d'un hasard ou d'un caprice. Non seulement la promesse des Etats-Généraux était formelle, mais le moment de leur réunion était fixé, quand elle écrivait à l'empereur Joseph qu'elle espérait voir éviter l'intervention attendue de la France dans les troubles de la Hollande, « car en cas de guerre la convocation des Etats deviendrait indispensable»''. Et pourtant personne en France, à l'exception de la noblesse de cour, dont la reine exprimait la manière de voir, n'admettait la possibilité de rester dans les sentiers battus et de s'en remettre sur ce point aux bonnes intentions du roi. Le plus grand nombre disait déjà avec La Fayette : « Nous voulons les Etats- Généraux, ou rien »^ Or, tout système auquel on refuse Taptitude de se réformer est un système condamné. Ses concessions et ses promesses se heurtent à la réponse désespérante faite par Faust aux voix célestes : « J'eatends bien le message que vous m'apportez, mais la foi me manque pour y croire ». L'ancien régime en était là, quand Necker prit la direction des affaires et affirma solennellement que dé-
1 Necker, Du po uvoir exécutif dans les grands États. Œuvres, VIII, 592.
2 Arneth, Marie- Antoinette , Joseph 11 et Leopold II, Gorres^ pondance, 118.
3 La Fayette, Mémoires, II, 229.
j8o madame de stael et son temps
sonnais on gouvernerait au grand jour et avec l'assentiment de la nation.
Le peuple lui (it une ovation enthousiaste ; Paris fut inondé de brochures, d'images et d'allégories à sa louange. Au théâtre, il y eut des démonstrations en sa faveur, et une tempête d'applaudissements salua son nom quand, dans une comédie de Collin d'Ilarleville, Les châteaux en Espagne^ furent prononcés ces vers :
Je choisirais d'abord un ministre honnête homme. Le choix est bientôt fait quand le public le nomme *.
« La nation, transportée du choix de Necker, attend de lui des miracles )>, écrivait son gendre à Gustave IlL « On ne doute pas que la France ne soit dans peu d'années régénérée, si Necker n'est point arrêté dans ses opérations; la confiance du public en lui est sans borne » ^ La noblesse frondeuse s'accommoda cette fois, au moins en apparence, de l'inévitable ministre. Dans les premiers jours de son administration, le général commandant en Lorraine, le comte Clairon d'Haussonville, et le maréchal duc de Broglie, se rencontrèrent dans son antichambre. « Entrons ensemble », dit celui-ci au comte ; (c vous me présenterez, car je ne connais pas Necker )>. « Croyez-vous peut-être que je le connais moi-même?)) , répondit son interloculeur. « Eh bien ! nous nous présenterons réciproquement », répliqua le maré-
* Grimm, Cor/'cspondance littéraire, XV, 48J, avril 1789. 2 Léouzon Le Duc, Correspondance du baron de Staël, 88.