CHAPITRE CINQUIÈME 38 I
chai. C'est ce qui fut fait. Leurs descendants épousèrent plus tard les petites-filles du ministre ; l'un d'eux, d'Haussonville, a conté l'histoire \ Le baron de Staël rappelle que les premières démarches pour le retour de Necker furent faites par la reine. La résistance de la cour à son égard parut apaisée, en ce sens du moins que nulle intrigue ne vint troubler les premiers mois de son activité ^
Un esprit modéré, Malouet, tout en prononçant un jugement sévère sur Necker en tant qu'homme d'Etat, lui rend le témoignage que, sous le rapport du talent et du mérite personnel, il l'a trouvé supérieur à la grande majorité de ses adversaires, et que tous les désordres et les fautes qui ont conduit aux Etats- Généraux datent, on peut le dire, du moment de sa première chute \ Dumont, l'ami de Mirabeau, avoue que Necker a été « la divinité du moment S). Rivaroi lui-même, qui attaqua les conclusions de la philosophie religieuse de Necker, a cependant loué avec la plus entière conviction son œuvre administrative \ Si telle était la disposition du public, on ne pouvait attendre de la famûUe Necker une appréciation plus calme. M""® Necker elle-même envisageait avec une confiance pleine d'espoir l'avenir, qui se rattachait désormais au culte de sa vie et paraissait reposer
* Comte d'Haussonville, Souvenirs et Mélanges : Vie de mon père.
^ Léouzon Le Duc, Correspondance du baron de Staël, 116. 3 Malouet, Mémoires^ I, 199.
* Dumont, Souvenirs sur Mirabeau, 4 't.
^ De Lescure, lUvarol et la société française pendant la liévolution et l' Emigration, 147.
dans les mains de son mari *. Et M""' de Staël ? Sa disposition d'esprit était telle, que la marquise de Créqui, amie et correspondante de Sénac de Meilhan, adversaire systématique de Necker, profila de la circonstance pour refuser l'intelligence à la jeune enthousiaste ; Sainte-Beuve remarque à ce sujet qu'elle se trompait en croyant faire cette découverte ; car si l'enthousiasme de M"° de Staël méritait de trouver grâce auprès des têtes froides, c'était en faveur de tout l'esprit qu'il y avait derrière ^ Necker, à qui sa fille porta la première à Saint-Ouen la nouvelle de sa nomination,remarqua,en voyant la joie et l'orgueil briller dans ses yeux, qu'à la fille d'un ministre revenaient tous les avantages d'une situation dont la terrible responsabilité pesait sur lui seul. Le lendemain, 25 août, tombait la fête de saint Louis. ^1""° de Staël devait se rendre à Versailles. Elle était tellement agitée, qu'en traversant la nuit le bois de Boulogne elle craigiîait d'être attaquée par des voleurs ; il lui semblait que le destin la punirait de se sentir trop heureuse. « Les voleurs ne m'attaquèrent pas », ajoute-t-elle, «mais la destinée ne justifia que trop mes craintes ». Le matin lui apporta le premier désenchantement. Elle fut reçue par la reine en même temps qu'une nièce de Brienne, et Marie- Antoinette témoigna, par la différence calculée de l'accueil qu'elle fit aux deux dames, que
1 Lettres inédites de la marquise de Créqui à Sénac de Meilhan, 210.
2 Même ouvrage, 28. — Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, XII, 386.