CHAPITRE CINQUIEME 3Sj
ment, qui importait directement son blé et, au pis aller, était à même de le céder meilleur marché qu'il ne l'avait acheté. La défense de se procurer du blé en dehors des marchés, par laquelle Necker croyait mettre un frein aux opérations des usuriers, amena un contre-coup non- seulement économique, mais moral : ce fut de confirmer en quelque sorte officiellement le peuple dans la défiance qu'aux temps difficiles il témoignait à l'égard des marchands de blés. Sur tous les points du royaume il y eut des violences qui habituèrent les masses à la révolte et préparèrent la dissolution du gouvernement et l'extension de l'anarchie MVI. Taine détermine le moment précis de ces premières attaques directes contre la propriété, qui, nées de la panique de la faim, commencèrent par le pillage des transports de farines et des boutiques de boulangers pour s'étendre à celui des couvents et des châteaux, et qui, en revendiquant un droit égal pour tous, ouvrirent la guerre civile. L'hiver 1788-89 fut témoin de la première jacquerie en Provence, où le gouvernement laissa à peu près impunément la populace délivrer les prisonniers, suspendre le payement des impôts, fixer le prix des vivres et se refuser à recevoir les envoyés du roi. Mais en dépit d'une tolérance déjà voisine du suicide, le gouvernement ne réussit ni à maintenir l'ordre ni à approvisionner la France. En face de cette situation de plus en plus mauvaise, Necker renonça, comme la première fois, à ses appointements de
V Taine, La Uévoluiionf II, chap. i : L'Anarchie spontanée.
deux cent mille livres, et mit de plus à la disposition du Trésor, en vue d'achats de blé, une somme de deux millions huit cent mille livres, à raison de cinq pour cent d'intérêt ^ « Quand on expose son repos et sa santé », fit-il remarquer à cette occasion, « on peut bien risquer aussi sa fortune ». La responsabilité qu'il avait assumée surpassait néanmoins ses forces ; on parvint à ravitailler les six cent mille habitants de Paris, mais en créant artificiellement du travail pour douze mille individus qui chômaient et en négligeant les provinces, dont le cri de détresse retentissait le plus souvent en vain à f oreille du ministre attristée C'est la faim qui, au début de la Révolution, enseigna aux masses les doctrines du Contrat social. Cette tentative de remplacer l'action individuelle par l'ingérence de l'Etat fut la dernière qu'essaya Necker comme administrateur de l'ancienne monarchie. Une épreuve infiniment plus pénible attendait le politique et l'homme d'Etat.
11 avait débuté par des mesures de conciliation qui répondaient le mieux à son inclination personnelle ; il fit sortir les gentilshommes bretons de la Bastille, et d'Espréménil de sa prison de l'île Sainte- Marguerite ; il apaisa les Parlements en amenant le roi à remplacer comme garde des sceaux Lamoignon par Barentin, et aussi en leur sacrifiant les réformes de Malesherbes. Puis, après les avoir convoqués en septembre, il leur fit prendre leurs vacances, sans
* Necker, Œuvres ^ VI, 331, et M"« de Staël, Considérations^ XII, 176.
* " Leser, Deuxième ministère de Necker, 45, 54.