‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 20 sur 298 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Elle la lui accorda. Bientôt après, le connaissant mieux, elle écrivait:

« Oh î mon Jacques, mon cher Jacques, ne me demandes jamais l'expression de mes sentiaiens : laissesmoi jouir de mon bonheur sans y réfléchir. En le contemplant, je crains qu'il ne s'échappe, et je ne puis penser aux douceurs de la vie sans prévoir l'instant qui doit la finir. Le trouble de mon cœur et les images funèbres qui l'agitent devraient m' empêcher de te satisfaire. Songes au moins à l'engagement que tu vas contracter. Je crains de te rendre le plus ingrat de tous les hommes. Ah ! si tu n'es pas le plus tendre, arrêtes ! détournes les yeux et déchires cette lettre, elle te ren droit trop coupable. Oui, mon ami, tu es la chaîne qui m'unit à l'univers. L'instant où tu cesserois de m' aimer me rendroit étrangère à toute la nature. J'aurois vu tomber la barrière entre moi et la vie, barrière plus insurmontable que la mort même. Considère en effet quelles sont mes jouissances. N'estce pas le charme de ton amour qui embeUit tout à mes yeux? Je trouve dans les douceurs de l'amitié une faible image de notre union, dans l'éclat de la fortune le soin que tu pris pour l'acquérir, dans les séductions de l'amour-propre l'assurance de te plaire davantage, dans les travaux de l'esprit l'espéir de fasciner ta vue et d'em.ployer le temps à réparer les pertes qu'il me causera. Quand je m'endors, je me dis : « 11 m'aime I » et c'est dans cette douce sécurité que le sommeil s'empare de mes sens. Si je m'éveille, mon premier élancement est vers le ciei ;

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mais mon âme se confond avec la tienne et tire de cette union une nouvelle ferveur. Mon cher ami, ne te rassasies jamais d'un sentiment que mon cœur rend inépuisable. Que l'instant de ma mort soit le plus haut degré de ton amour, et ce sera le plus beau jour de ma vie * ».

En un mot, M"^ Gurchod aimait, et, ce qui est plus rare, elle trouva dans le mariage un bonheur durable et sut le faire partager à son mari.

Les deux époux, au cours de leur existence, furent si rarement séparés et pour si peu de temps, qu'il n'y eut, pour ainsi dire, aucune correspondance échangée entre eux. Mais Necker put être convaincu plus tard, par les notes intimes de sa femme, combien sa pensée remplissait chaque moment de l'existence de sa compagne.

Le mariage eut lieu sans bruit. M*"^ de Vermenoux elle-même ignora le jour de sa célébration. Tandis que ses amis accusaient celle-ci de n'avoir arrangé cette union que pour se débarrasser d'un adorateur incommode qui pouvait désormais s'ennuyer à l'aise avec sa femme % la passion de celle-ci ne connaissait plus de bornes : « J'épouse un homme que je croirais un ange», écrivait-elle à une amie de Suisse, « si l'attachement qu'il a pour moi ne prouvait sa faiblesse » . « Je serais la plus ingrate des créatures » , affirmait-elle six mois plus tard, « si tous les instants

* D'Haussonville, Le salon de Madame Necker, II, 7. 2 Baronne d'Oberkirch, Mémoires^ I, chap. 13.

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