CHAPITRE CINQUIÈME BgS
On disait élogieusementde la maison de La Rochefoucauld qu'elle ajoutait à l'exemple de la simplicité et de la pureté des mœurs celui de l'indépendance vis-à-yis de la cour et d'une intelligente sympathie pour toutes les réformes projetées. Elle était le centre de cette fraction nombreuse de la noblesse qui déjà acceptait dans son programme la double représentation du Tiers, le vote par têtes, la renonciation aux privilèges, et qui, suivant M'^^ de Staël, représentait, avec tous ceux qui en France agissaient sur l'opinion, la cause de la nation. « La mode )), dit-elle, « était dans ce sens; c'était le résultat de tout le dix-huitième siècle ». Dans ce milieu, Condorcet, Duport, La Fayette, le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, aspiraient à une constitution ; par contre, l'indomptable parlementaire d'Espréménil, une fois de plus en contradiction avec lui-même, sou- , tenait que la France en possédait une depuis longtemps par sa magistrature et qu'elle n'av&it qu'à en compléter les attributions pour voir tous ses vœux exaucés; un courtisan, Resenval, était d'un autre avis, et ne voulait entendre parler que de la tradition. La Fayette qui, en 1788 encore, trouvait le peuple si engourdi qu'il en avait été malade et que les médecins avaient été obligés de lui rafraîchir « le sang », réclamait maintenant, lui aussi, une constitution. Necker assistait à l'agitation sans y prendre part. « Le monarque et les jurisconsultes royaux », dit-il, « soutenoient que ce pouvoir appartenait au prince et qu'aucune magistrature n'avait le droit de mettre obstacle à son exercice...
La véritable balance du pouvoir suprême en France n'existoit pas dans l'organisation du gouvernement, elle étoit tout entière dans l'autorité de l'opinion publique * » .
Il aurait manqué quelque chose au spectacle offert par le pays, si les femmes ne s'en étaient mêlées. Une vieille dame, la comtesse Françoise de Beauharnais, présidait un salon d'abord littéraire, puis surtout politique, qui s'occupait si activement des questions à l'ordre du jour, qu'il fut surnommé r « œuf de l'Assemblée nationale », ce qui faisait dire aux railleurs que la liberté et l'égalité étaient les deux dames d'honneur de la maîtresse de la maison. La marquise de Laval, la comtesse de Créqui, la baronne d'Astroz, exerçaient une influence analogue, et l'on disait de leurs salons qu'ils étaient « démocrates comme une antichambre ». Chez la princesse de Hohenzollern, établie à Paris, le marquis de Beauharnais et le prince de Salm introduisirent plus tard la gauche. Chez la princesse de Broglie, on rencontrait Barnave et les deux Lameth ^ La femme de la haute société la plus remarquable par l'esprit était la comtesse de Tessé, fille du dernier maréchal de Noailles et tante de La Fayette, en qui elle saluait son idéal politique \ Cette grande dame voltairienne et originale avait, dans sa jeu-
1 Necker, Œuvres, X, 277 et 281.
2 Gonconrt, Histoire de la société française pendant la Révolution, 15.
3 Anne- Dominique de Noailles^ marquise de Montagu, Paris, 1865, 132.