CHAPITRE CINQUIÈME
nesse, tenu avec succès chez son frère, le duc d'Ayen, un rôle dans un drame de Lessing. Sur la scène de 1789 elle en joua un autre, que mentionne Suard. Celui-ci, qui fut du petit nombre de ceux qui gardèrent leur sang-froid au milieu de Teffervescence générale, cherchait, en persiflant le présent, à se délivrer des sombres prévisions que lui inspirait l'avenir. Dans les Lettres de la comtesse de *** au chevalier de ***, il fait dire à celle-ci : « Aujourd'hui vous ne vous entretenez que des Etats-Généraux. . . Ou je me trompe fort, ou vous n'avez jamais étudié ces matières. Cependant vous les savez parfaitement ; voilà ce qui fait le désespoir des pédants et la gloire de vos amis... Demain, je vous en prie, avant de partir pour la chasse, écrivez-moi un mot qui m'explique ce que c'est que la Constitution ». Le chevalier, de son côté, décrit la comtesse ainsi qu'il suit : « Cette femme est réellement extraordinaire. Imaginez que depuis vingt ans elle s'occupe d'une constitution ; qu'elle a prédit tout ce qui arrive ; qu'elle verserait jusqu'à la dernière goutte de son sang pour que son plan fût exécuté. Son corps est faible, sa poitrine allumée ; ses nerfs sont misérables ; son âme remédie à tout, suffît à tout. Si l'on m'en croyait, on lui érigerait une statue ». Suard nousfait dire par la comtesse elle-même de quelle manière elle, conduit ses discussions politiques : « J'ai attaqué à la fois l'archevêque de ***, qui est enragé pour son ordre, et le baron de ***, qui a toute la bassesse des anciens courtisans, ils ont répété ces lourdes et fastidieuses objections, tirées des vieilles
chroniques, des vieux Etats-Généraux, de la nécessité des corps intermédiaires^ auxquels on ne peut toucher sans ébranler la monarchie. Ils n'ont pas oublié un seul de tous les lieux communs avec lesquels on croit drfendre si victorieusement une aussi misérable thèse... Je leur ai nié absolument leur histoire de France ; j'ai décidé que nos usages étaient barbares, nos lois absurdes, qu'il nous fallait une constitution ; et comme ils ont répliqué avec quelque hauteur, j'ai soutenu que le peuple était tout, qu'ils n'étaient rien, et que peut-être ferait-on fort bien de se passer de monarchie. Ma mère s'est levée et est sortie. Mon père a rougi et m'a fixée. Mes adversaires ont gardé le silence ; et quand j'ai vu que ma victoire était complète, je suis partie pour l'Opéra* ». La comtesse de B***, ainsi prise à partie par Suard, n'était autre que la comtesse de Tessé ; mais plus d'une grande dame pouvait se reconnaître dans ce portrait. La situation paraissait déjà si sérieuse, qu'on n'était plus guère disposé, en général, à en faire ressortir le côté comique. Le républicain Dumont, esprit libéral au meilleur sens du mot, la jugeait ainsi : « 11 est impossible de peindre la confusion des idées, le dérèglement des imaginations, le burlesque des notions populaires, les appréhensions, les espérances, les passions de tous les partis. On aurait cru voirie monde au lendemain de la création^ comme disait le comte de Lauraguais » . « Les écrits violents, bizarres, anarchiques continuent »,
* Suard, Mélanges de luléralure^ IV, 201 à 213.