‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 192 sur 298 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

écrivait Mallet du Pan. a Leurs auteurs veulent, dans six mois, atteindre la perfection du gouvernement, transformer une monarchie absolue en république et (c donner les plus belles leçons aux états libres », à ce qu'écrit M. de Lacretelle. On ne voit ni deux idées, ni deux plans conformes dans cette multitude depaaiphlets... L'excès des abus du pouvoir a amené la crise actuelle, l'excès des réclamations et des inconvénients les rendra inutiles * » .

Avec une perspicacité courageuse, Grimm écrivait dans le même sens que Mallet du Pan : a Je vois tous les jours des hommes de génie dépouiller le monarque des prérogatives les plus essentielles avec moins de peine qu'on en aurait à les faire renoncer à une de leurs phrases. Quand cessera- t-on de traiter les éléments de la société comme ceux d'un problème de géométrie ? » .

Elles se réalisaient, les paroles prophétiques que le comte Joseph de Maistre, président du Sénat de Savoie, encore inconnu à ce monnent, avait'adressées à ses collègues lors de la session de 1 784 : « Ce siècle » , leur avait-il dit, « se distingue par un esprit destructeur qui n'a rien épargné : lois, coutumes, institutions antiques, il a tout attaqué, tout ébranlé, et le ravage s'étendra jusqu'à des bornes qu'on n'aperçoit pas encore » .

Quand le comte de Ségur, de retour d'une mission diplomatique, revit Paris après une absence de plusieurs années, il ne put assez s'étonner du

^ Mallet du Pan, Analecta pour servira l'Histoire du temps. Inédits, 1788.

changement qui s'y était effectué, même sous le rapport social. L'atticisme, la politesse accomplie, la masure pleine de tact des anciens jours ne s'y retrouvaient plus. Les passions politiques avaient transformé les salons en champs clos ; chacun parlait haut pour sa part et n'écoutait plus les autres. « Les femmes », continue-t-il, « perdaient beaucoup à ce grand changement... Cependant plusieurs d'entre elles brillaient par leur éloquence et par leurs saillies ; je n'en citerai qu'une seule^ M"^ de Staël. Peu d'orateurs auraient pu la surpasser en verve et en dialectique; elle étonnait, persuadait et entraînait*». Ce jugement se réfère au mois d'avril 1789.

Pour elle était venu un de ces moments qui donnent sa direction intellectuelle à toute la vie et semblent décider du sort réservé à la barque légère de nos destinées. Sera- t-elle. assaillie par l'orage, ou bien des vents propices la guideront-ils au port, les voiles déployées au souffle de l'espérance, forte de jeunesse et d'avenir? Quoi qu'il put arriver plus tard, à ce moment, du moins, les présages étaient favorables à la jeune femme et réalisaient ses rêves les plus beaux. A la tête de DCtat elle voyait son père, et l'admiration enthousiaste qu'elle ressentait pour lui était partagée par une nation tout entière. Son nom retentissait partout, partout elle retrouvait son image, et les plus hautes aspirations de l'existence, le bonheur d'un peuple, son désir du bien et de la liberté, s'associaient pour elle aux senthnents les

1 Ségur, Mémoires, 3e édit., 1827, IIl, 506-507.

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