‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 193 sur 298 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

plus profonds et les plus sacrés du cœur. Et cela au moment désiré, au printemps de la vie, dans l'épanouissement de ses vingt-quatre ans, quand la muse lui faisait signe et lui tendait les couronnes qui, si souvent, ne se posent que sur des fronts déjà glacés. Pour Talleyrand, nous l'avons vu, l'art de vivre avait atteint sa perfection dans les années immédiatement antérieures à la Révolution. Pour M""^ de Staël, ce moment est indiqué par l'année 1789, car jamais, dit-elle, on n'a déployé plus d'esprit et plus d'activité intellectuelle. Elle cite à l'appui le grand nombre de talents qui se développèrent sous la force des circonstances. Jamais la société n'a été à la fois plus sérieuse et plus brillante que dans les trois ou quatre années de 1788 à 1791, jamais en aucun pays et en aucun temps l'art de la parole n'a été plus remarquable*. C'est ainsi que, entraînée elle-même et inspirant les autres, elle entra dans le mouvement où sa place était depuis longtemps marquée. Les doctrines politiques de M*"® de Staël se sont modifiées avec les circonstances. L'époque dont il s'agit ici ignore, ou à peu près, la grande théorie constitutionnelle des Considérations ; la femme témoin de la Révolution n'est pas la même que celle qui la raconte, et l'expérience mûrie de 1816 parle un autre langage que l'enthousiasme juvénile de 1789. Mais autant les événements devaient, à bon droit, exercer de l'influence sur le cours de ses idées, autant ses sympathies restèrent les mêmes. Elles appartenaient alor

* M"« de Staël, Considérations.

comme plus tard à ce groupe de gentilshommes pour lesquels elle n'a jamais cessé de revendiquer le mérite et l'honneur d'avoir inauguré la Révolution. A sa haute idée de la liberté s'associait chez RP'^ de Staël la conviction qu'un mouvement en sa faveur ne pouvait réussir .que si les plus nobles et les meilleurs donnaient l'exemple et si l'impulsion venait d'en haut. La grande pensée de tous les réformateurs, de Vauban et Fénelon à Turgot, avait été d'obliger la couronne à prendre en mains la cause des réformes et de ne convoquer la représentation nationale que face à face avec une monarchie délivrée des scories du pouvoir despotique et en état de se défendre. La jeune génération, dans les rangs de laquelle M""" de Staël cherchait à résoudre le problème de l'avenir, descend déjà un degré dans la hiérarchie sociale. Si l'on ne réussissait pas à gagner le roi, les gentilhommes devaient aller de l'avant — cette jeunesse libérale de 1789 à laquelle M.Renan fait dire qu'elle a créé l'idée de la patrie, les Glermont-Tonnerre, les Lally-Tollendal, les Grillon, les Castellane, les La Rochefoucauld, les Toulongeon, les La Fayette, les Montmorency, « qui étaient », dit M""^ de Staël, « infiniment supérieurs, par la pureté de leurs sen timents, aux hommes exagérés du Tiers Etat ». Cette idée de l'importance et des obligations d'une aristocratie forte, indépendante, puissante au point de vue intellectuel et au point de vue politique, est au fond de toute sa manière de comprendre l'histoire de France comme de sa prédilection pour les institutions anglaises. Richelieu est à ses yeux le mauvais

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