CHAPITRE CINQUIEME 40 I
génie de la nation, parce qu'il a anéanti l'aristocratie et abaissé les puissants vassaux de la couronne au rang de courtisans. Elle rend son despotisme responsable de ce que le caractère français a perdu en originalité, en loyauté, et va jusqu'à qualifier le grand ministre d' « étranger » .
il est presque comique de la voir défendre son père, comme d'un reproche, contre le soupçon de pouvoir devenir semblable à Richelieu, tandis que le seul homme d'Etat de la première phase de la Révolution conjure le ministre d'assumer ce rôle pour le salut de tous ^ Necker , presque en même temps et dans le sentiment de sa supériorité morale, déclare au coursd'un entretien avec le roi que « si jamais les événements exigeaient un Mazarin ou un Richelieu, dès ce moment-là il ne conviendrait plus aux affaires publiques* «. Cette même manière de voir détermine le jugement de M"^^ de Staël sur Louis XlVet la monarchie en France. Lagrande question du jour: la France possède-t-elle une constitution? elle la résout en répondant que l'ancienne monarchie a été gouvernée en partie par l'usage et la coutume, en partie par l'arbitraire, jamais par des lois fixes. La soi-disant constitution du royaume consiste dans l'hérédité de la puissance royale, son histoire dans les tentatives successives de la nation et delà noblesse pour s'assurer, celle-ci des privilèges, celle-là des droits, tandis que les rois introduisaient l'absolutisme ' . Il ne lui échappe pas à quel
* Bacourt, Correspondance entre Mirabeau et La Marck,l, 350.
2 Necker, Œuvres, VI, 183.
3 M'"« de Staël, Considérations.
énorme danger est exposé un ordre qui est devenu à la fois privilégié et superflu, et qui excite encore l'envie quand il a perdu la puissance. Elle n'hésite pas à déclarer que la noblesse française doit sacrifier ses privilèges, mais elle veut qu elle regagne en échange son pouvoir politique, et pour cela elle compte non sur la petite noblesse, qui a acquis à prix d'argent ou par la servilité des titres, brevets, pensions ou bénéfices, et qui avec eux perdrait toute son importance, mais sur les vieilles familles historiques, qu'elle croit capables de devenir, sur le modèle de l'aristocratie anglaise, un grand patriciat national ouvrant volontiers ses rangs à tous les genres de mérite, indépendamment de vains préjugés de csste et de privilèges blessants. De même que dans le monde idéal du poète, sur les planches qui représentent le monde et la vie, ce sont Gœtz et Karl Moor, Fiesque et Posa, qui montrent à la génération nouvelle la voie du bonheur et de la liberté, de même, d'après M""^ de Staël et ses amis, les descendants des anciens conquérants francs devraient se mettre à la tête du temps nouveau, où la tribune remplace le champ de bataille et la parole le glaive, et prendre pour la seconde fois possession de la France.
Les déductions que nous venons de présenter sont tirées des Considérations^ mais les idées qui en constituent le fond s'agitaient dès 1789 si vivement en elle, qu'elles revêtirent la forme poétique, et que son drame de Montmorency prit naissance à peu près en même temps que le ^/r^^orc? de Lall y -Tollendal