‹ Madame de Staël et son tempsChapitre 21 sur 298 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

de ma vie n'étaient marqués par des actions de grâce ^ » .

Sous les yeux de Necker elle traça pour la même correspondance ce portrait railleur de son mari :

« Figures-toi le plus mauvais plaisant de l'univers, si heureusement enchanté de sa supériorité, qu'il ne s'aperçoit pas de la mienne ; si convaincu de sa pénétration, qu'il se laisse attraper sans cesse ; si persuadé qu'il réunit tous les talents dans le plus haut point de perfection, qu'il ne daigne pas chercher ailleurs des modèles ; jamais étonné de la petitesse d' autrui, parce qu'il l'est toujours de sa propre grandeur ; se comparant sans cesse à ce qui l'entoure pour avoir I3 plaisir de ne point trouver de comparaison ; confondant les gens d'esprit avec les bétes parce qu'il se croit toujours sur une montagne dont la hauteur met de niveau tousles objets inférieurs ; préférant cependant les sots, parce, dit-il, qu'ils font un contraste plus frappant avec mon sublime génie ; d'ailleurs, aussi capricieux qu'une jolie femme et plus curieux qu'elle. J'ai lieu de me flatter cependant que le remède innocent que cette lettre lui fera avaler le guérira pour quelque temps de cette insupportable maladie ^ ».

Ce portrait vise à être plaisant. Mais, dès ce moment-là, M™° Necker s'entendait si peu à manier la plaisanterie, que plusieurs des traits signalés par elle

* Golowkin, Lettres recueillies en Suisse, 244, 284. 2 D'Haussonville, Le salon de Madame Necker, I, 115.

sont devenus des critiques sous la plume des biographes deNecker. C'est avant tout le cas, par exemple, pour l'un des meilleurs travaux en ce genre, celui de son ami Meister, qui ne le publia, il est vrai, que beaucoup d'années plus tard, mais qui, dès ce temps-là, savait exactement à quoi s'en tenir sur l'homme.

Meister, né à Zürich, vivait dans celte ville ; il fut dans la suite secrétaire de Grimm. Recommandé par Moultou à M""" de Vermenoux, il entra chez celle-ci comme précepteur de son fils, etil prit bientôt dans le cœur de la dame la place que Necker avait ambitionnée. Une anecdote singulière se rattache à ces relations. La pauvre femme mourut jeune ; Meister se maria plus tard en Suisse, fut très heureux, et devint octogénaire. Son amie avait demandé que son cœur, après sa mort, fût remis à Meister et enfermé avec lui dans son cercueil. A la mort de Meister, on lut dans son testament une disposition à ce sujet. Malheureusement, on ne savait ce qu'était devenu le cœur de M""" de Vermenoux. Enfin on le retrouva au grenier, dans une vieille boîte en fer-blanc, et on le rendit au repos éternel.

Meister occupe une place dans la littérature française comme collaborateur de Grimm et de Diderot à la Correspondance littéraire. Celle-ci faisait connaître aux cours étrangères ce que la presse, tenue à l'étroit, ne pouvait dire : la nouvelle et le scandale du jour, le dernier livre paru et la brochure à sensation, le récent ouvrage de Voltaire et le dernier démêlé de Rousseau. Parmi les diverses entreprises

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