CHAPITRE CINQUIÈME 4l
politique, il lui fallait obtenir le vote par têtes dans une Assemblée, et c'est ce qui arriva plus tard.
S' agissait-il^ au contraire, d'établir l'équilibre politique sous une monarchie modérée, ainsi que le voulait Necker: la séparation de la représentation nationale en deux Chambres s'imposait. Cette solution ne pouvait réussir qu'à une condition : c'est que le ministre trouvât des auxiliaires tout disposés à la préparer, en attendant que le moment vînt de l'accomplir. Il n'y avait pas de temps à perdre, car le désir de réunir les trois ordres en une seule Assemblée, désir exprimé hautement, au mois d'août, n'avait fait depuis que redoubler chaque jour d'intensité, et Tonne pouvait plus guère douter dans quel sens la majorité de la représentation nationale résoudrait la question, si le ministre s'en dessaisissait. Quant aux hommes dont Necker avait besoin pour l'exécution de ses idées, ils ne manquaient pas ; il n'eut pas en général à les chercher ; ils venaient s'offrir d'euxmêmes.
D'après l'abbé de Pradt, la Révolution compte quatre grands écrivains : M'"^ de Staël, Burke, Rivarol et Malletdu Pan. Pour M. Taine, les quatre observateurs dont le jügem.ent a le plus de poids sont Gouverneur Morris^ Malouet, et encore Rivarol et Malletdu Pan. Gouverneur Morris, que le gouvernement des Etats- Unis avait envoyé en 1789 en France pour affaires financières, entretenait avec Necker non seulement des rapports officiels, mais un commerce suivi. Eloigné, comme étranger, de tout intérêt de parti et réduit au simple rôle d'observateur, ses jugements, que
Necker plus tard taxa de prophétiques «, ont gagné par là ou comme valeur ou comme impartialité. Rivarol n'était pas partisan de Necker, mais il n'était pas non plus un adversaire absolu de sa politique. Le portrait dans lequel il dépeignit plus tard le ministre, sous le nom de « Narsès », témoigne de sa haute estime pour l'homme ^ Mais Rivarol, comme dit son biographe, n'aimait que le bruit qu'il faisait luimôme, ^ et ne voulait pas rester inactif, quoiqu'il mît son orgueil à n'appartenir à aucun parti. Bon nombre de ses arguments contre la Révolution devinrent des armes victorieuses dans la main de Burke *. Il est du petit nombre de ceux que le 14 Juillet trouva dégrisés et acquis à la cause royale déjà à moitié perdue. Il ouvrit en 1789 le feu de la satire politique et mena à l'attaque la presse royaliste, à laquelle il restait à peine quelque chose à défendre. A côté de lui combattirent son frère, le marquis de Rivarol, le frère de Mirabeau, surnommé Mirabeau -Tonneau Bergasse, Lauraguais, Ghampcenetz et Suleau. Ces deux derniers, ses amis intimes, ont payé de leur sang l'honneur d* avoir été à la tête du journalisme monarchique et libéral de 1789.
Tandis que la société parisienne tenait ses regards fixés sur les épigrammes de Rivarol comme sur des
* Necker cité par Jafed Sparks, Life of Gouverneur Morris, III, HO, 111, 121.
2 Rivarol, La Galerie des État s -Généraux, 1789.
3 De Lescure, Rivarol et la société française, 147, et Caro, Journal des Savants^ septembre 1883.
* De Lescure, Rivarol, 228.