CHAPITRE CINQUIÈME 4l
flèches bien dirigées, le compatriote de Necker, Mallet du Pan, rédigeait, pour le compte de Panchaud, la partie politique du Mercure de France. Un des premiers à apprécier la valeur de son influence sur l'opinion publique, ce fut le baron de Staël, qui, en janvier 1789, se servit de Mirabeau et de la plume de Mallet du Pan en faveur de la Suède et contre la Russie ^ Mallet du Pan était alors ce qu'il est toujours resté, le plus indépendant des publicistes et le plus honnête des politiques, républicain d'origine et d'affection, monarchiste seulement parce que sa raison lui disait que, dans un pays comme la France, la liberté devait être protégée par la couronne ou bien être perdue ; tellement ennemi de toutes les exagérations, que dès 1788 il taxe de démagogique la conduite de Mounier dans le Dauphiné^ impitoyable pour les flatteurs, pour ceux d'en haut comme pour ceux d'en bas, pour ceux qui aveuglent le monarque comme pour les autres qui séduisent les masses. Avant tout, un caractère encore plus qu'un talent, si fidèle à ses convictions, qu'il « tient pied jusqu'à la dernière heure, et tant qu'il y a place pour une table et pour une feuille de papier » , ^ et qu'il meurt en exil, dans la misère, indépeudantcomme il a vécu. Pour faire valoir toute leur force, Mallet du Pan et les partisans de la monarchie constitutionnelle avec lui n'avaient besoin que d'un programme qui pût se défendre. Ce
* Léouzoa Le Duc, Correspondance du baron de Staël, 86 et 96.
2 Mallet du Pau, Analecta, ianvier 1789. Inédits.
3 Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, IV, 471.
4l6 MADAME DE STAËL ET SON TEMPS
programme, Malouet le tenait prêt. 11 était un des administrateurs les plus estimés du royaume, intendant de Toulouse et ancien ami de la maison iNecker ; il avait connu M™' de Staël enfant et conservé une si haute idée des aptitudes de Necker comme ministre, qu'il lui décernait l'éloge d'avoir a gravé les droits des peuples dans la conscience des rois ^).
Malouet désirait rallier Necker et ses collègues à une politique qui ne refuserait aucune concession juste et nécessaire, mais ne sacrifierait aucune des conditions fondamentales de l'autorité, ne laisserait avant tout aucun point obscur, et constituerait les Etats-Généraux en une assemblée législative ^ D'accord avec Cicé, archevêque de Bordeaux, et La Luzerne, évêque de Langres, que M'"^ de Staël, elle aussi, appelle « un des meilleurs esprits de France », il désirait abandonner au gouvernement les questions les plus brûlantes, telles que celles de la vérification des pouvoirs et du vote par têtes ou par ordre, et ne pas s'en rapporter aux Etats-Généraux sur les limites à assigner à la discussion. « Prenez une attitude décidée » , répétait-il aux ministres, « car vous n*en avez pas ». Mais il trouva Necker embarrassé et néanmoins plein de lui-même, toujours prêt à critiquer les mesures proposées, jamais à prendre une décision ^
j\imo Jq Staël, une des premières, s'est montrée juste envers ce fidèle ami de son père. Elle vante
1 Dare8te, Histoire de France, VII, 158.
2 Sainte-Beuve, Nouveaux Lundi& : Malouet, XI, 293. '^ Malouet, Mémoires, I, 252-254.